The Music of Erich Zann

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Nom du groupe Mekong Delta
Nom de l'album The Music of Erich Zann
Type Album
Date de parution 1988
Style MusicalThrash Technique
Membres possèdant cet album67

Tracklist

1.
 Age of Agony
 03:12
2.
 True Lies
 05:34
3.
 Confession of Madness
 03:55
4.
 Hatred
 03:24
5.
 Interludium (Begging for Mercy)
 03:09
6.
 Prophecy
 03:58
7.
 Memories of Tomorrow
 04:20
8.
 I, King, Will Come
 05:08
9.
 The Final Deluge
 02:57
10.
 Epilogue
 01:47

Durée totale : 37:24


Chronique @ Hibernatus

28 Avril 2019

où la puissance du Thrash rejoint l'ambiguïté consubstantielle à l'écriture de Lovecraft

« ...j'entendis la viole insensée porter ses harmonies jusqu'à un déferlement chaotique : c'était un pandémonium qui aurait pu me faire douter de ma précaire santé mentale, si ne m'était parvenue de derrière cette porte condamnée la preuve atroce que le drame était bien réel - ce pleur épouvantable, inarticulé, ce sanglot que seul un muet peut émettre, et qu'il ne pousse que dans les moments de terreur et d'angoisse les plus effrayants. » (HP Lovecraft, La musique d'Erich Zann, 1922)

En 1988, peu de groupes de Metal se sont encore risqués à mettre en musique une poésie aussi allusive que celle de Lovecraft : Manilla Road, la même année, et surtout Metallica, avec deux titres issus de ses albums d'anthologie de 1984 et de 1986. Avec l'ardeur et la fougue du néophyte, Mekong Delta n'hésite pas à faire de son second disque un concept album entièrement dédié à la nouvelle de Lovecraft citée en exergue.

Gageure. Le Metal, surtout le Thrash, est une musique profondément démonstrative : elle impose son atmosphère et emporte l'auditeur dans un maelstrom émotionnel. Lovecraft est un infernal poseur qui bâtit de redoutables intrigues butant toujours sur l'indicible et l’innommable : il exige du lecteur captivé la participation active de son imagination pour meubler de ses propres cauchemars les trous délibérés de sa perverse partition. Quasi viol d'un côté, autosuggestion de l'autre.

Après le génial brouillon du premier album en forme de pari foutraque, Ralf Hubert se prend au jeu et décide de composer sérieusement, prenant pour base un de ses auteurs favoris. L'équipe est inchangée et officie toujours sous pseudonyme : un chanteur inconnu sorti du cercle des amis de Hubert, deux guitaristes et un batteur venus de Rage et Living Death et Ralf Hubert à la basse et la guitare acoustique. La musique est sans équivoque du Thrash, mais ses influences directes sont étrangères au Metal. Le classique est discret, essentiellement concentré sur l'instrumental Interludium (Begging for Mercy). Sans en avoir la certitude, j'incline à penser que les jazz-folk-rock progueux belges d'Univers Zéro ont pas mal titillé l'inspiration de Ralf Hubert. Grand amateur de Rock progressif, celui-ci connaissait à coup sûr leur énigmatique album de 1981 « Ceux du Dehors », qui, tiens donc, inclut un titre appelé La Musique d'Erich Zann ; par delà la disparité des styles, on retrouve des parallèles dans la composition, l'esprit et même certains motifs.

L'album est d'une extrême violence, qui ne se calme qu'avec l'ultime titre. Avec son début à la guitare classique, le trompeur Interludium (Begging for Mercy) nous fait croire à l'accalmie : pourtant, lorsque déboulent les instruments électriques et le lourd staccato orchestral, on respire tout sauf la sérénité. Mais cette violence est très contrastée, rien moins que stéréotypée : pas un titre ne ressemble à un autre.

Prenons deux morceaux emblématiques de « The Music of Erich Zann », True Lies et I, King, Will Come, ils sont presque à l'opposé du spectre. Le premier est véloce, mélodieux, charme par le thème tourbillonnant en essaim de frelons déjà expérimenté sur le précédent album (et dont on peut découvrir une ébauche dans « Ceux du Dehors » d'Univers Zéro). Le second est lourdissime, mais d'une lourdeur qui ne doit rien à Black Sabbath ; avec son chant et son rythme déstructurés, haletants, il fait peser la menace de l'arrivée imminente de quelque sinistre créature débouchant de l'outre-espace.

Et tout est à l'avenant : l'hystérique et débridé opener Age of Agony, le concentré de rage et de furie qu'est le heurté Hatered, les motifs changeants du cataclysmique et bouillonnant The Finale Deluge aux allures de fuite en avant et à la fin abrupte.

Les musiciens sont exceptionnels. Accordons une mention spéciale au batteur Jörg Michael (pseudo : Gordon Perkins), qui n'avait encore jamais montré semblable maestria avec Rage. Il est transcendé par les exigeantes compositions de Hubert, dont la totale absence de linéarité requéraient un frappeur de très haut niveau. Mission accomplie à 110%, il est pour beaucoup dans la réussite de l'album. Les deux guitaristes de Living Death, Franck Fricke (Rolf Stein) et Reiner Kelch (Vincent St. Johns), sont juste parfaits, tant dans la rythmique sauvage que dans les soli acérés. Comme il se doit, Hubert est impérial à la basse (True Lies, Memories of Tomorrow), même si sa production un peu assourdie le met moins en valeur que dans d'autres albums (notamment le suivant, « The Principle of Doubt »).

Le chanteur Wolfgang Borgmann (Keil) a pris une assurance considérable depuis le premier opus. Il est parfaitement à l'aise sur les titres les plus mélodieux (True Lies, Memories of Tomorrow), mène d'une voix de maître le puissant et fluide Prophecy, assume sans problème le rôle du hurleur Thrash dans Hatered. Si on pouvait douter sur le premier album, on sait maintenant que la fragilité qu'il laisse parfois poindre sur un Confession of Madness est feinte, elle magnifie seulement l'ambiance générale. Une ambiance qu'il sert à tout moment, avec ses lignes vocales tronquées et heurtées dans I, King, Will Come, ses hululements lugubres sur Age of Agony et True Lies, la sensibilité poignante qu'il déploie sur Epilogue. Un élément essentiel du succès, un acteur central de l'extrême bizarrerie de « The Music of Eric Zann ».

Oui, la bizarrerie. C'est là qu'on rejoint le maître de Providence. Avec TMoEZ, Mekong Delta s'impose comme un incontournable groupe Thrash, mais va dominer pour très longtemps les tentatives de mettre Lovecraft en Metal. Prenons le Call of Ktulu des Mets ; l'invasion de ce riff rampant, inquiétant, lourd de menace, est une belle réussite, mais pêche par la complète transparence d'un déroulé dépourvu de surprise. Ce que Mekong Delta met ici à mal, c'est justement la prévisibilité.

La seule chose dont en soit sûr en entamant un titre de TMoEZ, c'est qu'il va nous démonter la tronche. Mais par quelles voies ? Par quel biais ? Pour aller où ? Pour finir comment ? L'incertitude est de règle. Avec des centaines d'écoutes au compteur, j'arrive encore à être surpris : sacrée durée de vie pour un album. Tout est fait pour éviter l'écoute routinière : incessants changements de rythme, contre-pieds et contre-temps ; stridence et discordance des guitares ; lignes vocales déchirées, provocatrices. On ne sait jamais où on en est, si on adore ou on déteste (là, j'exagère, Mekong Delta a tendance à vite partager l'auditoire en deux camps). Improbable mélange, où la puissance du Thrash rejoint l'ambiguïté consubstantielle à l'écriture de Lovecraft.

Dans le Metal des années 90 et suivantes, l'invocation de Lovecraft se banalise. On croise d'indiscutables réussites ; les Bordelais de The Great Old Ones en font leur fonds de commerce, mais leur travail tout en puissance ne détrône pas les vicieuses compositions de Ralf Hubert. Au bout de deux décennies, je ne leur vois qu'un véritable concurrent, les deathsters australiens de Portal. Avec leur dévastateur « Outre' », ils vont assurément plus loin que Mekong Delta, mais au prix d'une musique à l’exigence qui en laissera plus d'un sur le carreau.

Terminons par le titre Epilogue. Sur une note de basse continue au clavier, un plain-chant faussement grégorien nous conte la fuite éperdue du narrateur, le sacrifice d'Erich Zann et l'amer constat : « What have we learned ? Nothing has changed. ». Une douceur qui soulage enfin de tant d'émotion et de tension accumulée. Mais l'apaisement est de courte durée, lui succède vite le manque. Drogue dure, malédiction directement sortie de l'infernal Necronomicon ? C'est une force venue du fond des âges qui me pousse, encore et encore, à revenir sur Age of Agony et écouter en boucle le maléfique et addictif « The Music of Erich Zann ».

5 Commentaires

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Hibernatus - 28 Avril 2019:

Oh shit ! Je suis allé trop vite, le pire étant que je venais de me repasser The Principle of Doubt et que l'album était encore sorti... Je corrige dans la chro, merci beaucoupwink!

Arioch91 - 28 Avril 2019:

Excellent album grâce auquel j'ai découvert ce groupe que j'ai un peu laissé de côté dans les années 90 avant d'y revenir assez récemment, toujours avec beaucoup de plaisir.

LeMoustre - 28 Avril 2019:

J'ai toujours trouvé Keil très bon chanteur, malgré ses détracteurs.Rien que le début de "Memories of Tomorrow", avec son "where do we go..." à la Mustaine et les variations qu'il met sur l'album, limite baroques, ajoutent à la magie de ce disque. De Mekong Delta, je place le Erich Zann tout en haut de leur discographie, avec ensuite Principle, Dances of Death et le petit dernier.

Ziidjan - 07 Mai 2019:

Superbe fournée de Mekong Delta qui lorgne du côté des concept album et qui le fait bien. Des musiciens en effet de haute volée (le batteur comme tu le soulignes est un gros point fort) qui soutiennent une composition aussi exigente que captivante pour l'auditeur. Parmi les premiers albums du groupe que j'ai approfondis et qui m'ont marqué fortement. Bien qu'aujoud'hui, avec le recul, je le trouve plus perfectible que lors de sa fascinante découverte, il reste dans mes grands amours du genre au côté de nombre de ses petits frères du Mekong. 

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