Mekong Delta

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Nom du groupe Mekong Delta
Nom de l'album Mekong Delta
Type Album
Date de parution 1987
Style MusicalThrash Technique
Membres possèdant cet album68

Tracklist

Re-Issue in 2013 by Steamhammer
1.
 Without Honour
 03:47
2.
 The Cure
 03:39
3.
 The Hut of Baba Yaga
 04:13
4.
 Heroes Grief
 04:42
5.
 Kill the Enemy
 03:51
6.
 Nightmare Patrol
 03:25
7.
 Shivas Return
 04:10
8.
 Black Sabbath
 04:04
9.
 Back Home (in Hell)
 03:43

Durée totale : 35:34


Chronique @ Hibernatus

23 Mai 2016

Le hasard et la nécessité

Dans les années 70, le biologiste et prix Nobel Jacques Monod publie un best seller, remarquable ouvrage de vulgarisation de concepts alors peu connus et compliqués. Il explique notamment que l'apparition et le développement de la vie sur Terre sont l'improbable résultat d'une étrange combinaison de hasard et de nécessité. Le hasard et la nécessité. Exactement les mêmes composants qui sont au principe de la naissance, du développement et de l'affirmation du plus étrange des groupes de Thrash technique, Mekong Delta.

Quels sont les ingrédients nécessaires à l'apparition d'un grand groupe ? Il faut à l'évidence une formation bien motivée et talentueuse, avec au moins un compositeur inspiré ; il faut un projet musical, de l'ambition, et l'envie d'user ses semelles sur scène. Il faut enfin, ce qui est généralement le plus dur, trouver studio et label pour enregistrer et diffuser un disque. Mais que penser d'un compositeur putatif, qui n'a ni groupe ni projet musical ni ambition, ni même motivation particulière, mais qui, par contre, possède un studio et un label ? Cela va donner quoi, à votre avis ? En général, rien. En l'espèce, Mekong Delta.

Milieu des années 80, Frankfurt am Mein, dans ce qui est encore la RFA. Franck Hubert est un homme heureux et sans histoire, qui cultive des goûts musicaux oscillant entre le classique du milieu du XIXe au XXe siècle et le Rock progressif des 70'. Il joue de la guitare classique et de la basse. Ingénieur du son de son état, il possède et dirige un studio et un label, Aaargh Records. La scène Thrash allemande est à l'époque en pleine effervescence et il se met à côtoyer quelques futurs grands noms qui n'en sont qu'à leurs débuts. Esprit curieux et ouvert, il accompagne ses poulains, leur prodigue conseils et assistance, et développe avec certains une large dose de complicité.

Premier ébranlement du destin: « Peavy » Wagner, du groupe « Rage », fait écouter à Hubert du Metallica. Intéressé, Ralf finit par dire « Pas mal. Mais tu sais, je pourrais te sortir un truc encore plus bizarre ». Et 8 jours après, il débarque avec 4 ébauches de compos Thrash sur lesquelles Hubert, les compères de Rage et de Living Death vont se taper des bœufs endiablés. Ce sera ce même Peavy Wagner, qui ne fera finalement pas partie du groupe définitif, la basse revenant avec bonheur à Ralf Hubert himself, qui suggérera l'idée d'enregistrer un disque. Hasard.

L'idée prend forme peu à peu. Mais il manque un chanteur digne de ce nom. Ralf se rapproche d'un de ses amis, un ténor qui lui semble capable de défier avec succès les montagnes qu'il souhaite le voir escalader. Keil (pseudo de Wolfgang Borgmann) contemple le matériau musical en question, regarde son copain avec des yeux ronds et lui dit, effaré : « Mais t'es complètement cinglé ! Bon, OK, t'es un pote, tu me demandes de chanter pour toi, ben alors, je vais essayer ». Hasard. Et ô combien fructueux : si les lignes vocales de Keil ne sont pas ici aussi extrêmes que ce qu'elles deviendront dans les opus ultérieurs, il démontre tout de même d'indéniables prédispositions pour exprimer le malsain et la feinte fragilité.

Disons-le tout net : cet album est bâclé. Composé en un temps très bref, à la va-comme-je-te-pousse, c'est la mise en forme spontanée et irréfléchie d'un bon moment passé entre copains. En témoigne un de mes titres favoris, « Black Sabbath », que j'ai d'abord pris pour un hommage au quatuor de Birmingham : il n'en est rien, c'est en réalité un pur filler ! Il manquait un titre à l'album en construction et au cours d'une fête arrosée, Peavy Wagner fut invité à proposer du texte : il en ressortit cet invraisemblable pot pourri de paroles des plus grands morceaux du Sab' des années 70, sur lesquelles des riffs bien lourdingues furent composés, avec des soli que, je pense, ne renierait pas forcément Iommi. Le titre est assaisonné de ricanements, oh, pas des rires sardoniques pour faire « evil », non, juste des rires idiots d'amis en train de faire la fête. Mais en définitive, cela sonne tout de même comme un hommage.

N'en tirons pas pour autant de fausses déductions. La démarche est ludique, et compositeur et musiciens ne se prennent pas au sérieux, certes. Mais elle est aussi porteuse de réflexion et d'attention. Le défi impromptu de Franck Hubert était d'introduire dans ce genre pour lui peu familier qu'était le Thrash la rigueur et la créativité de la composition classique, qu'il maîtrisait souverainement. Pas le classique léché du doux Mozart, attention : on est plutôt dans l'esprit plus chaotique et difficile d'accès d'un Stravinsky ou d'un Chostakovitch. L'interprétation purement Thrash qu'il donne d'une œuvre classique, « The Hut of Baba Yaga », l'illustre pleinement. À mille lieues de ce qu'il donnera à écouter dans « Pictures of an Exhibition », cette version de la pièce symphonique de Moussorgski déclinée par Mekong Delta magnifie l'avance sur son temps qu'avait le compositeur russe, et permet de mieux comprendre le jugement expéditif de son contemporain Rachmaninov, qui jugeait que ses compositions n'étaient que bruit...

Le parti-pris musical de Hubert donne le ton à beaucoup de compositions. Titres agressifs, chants étranges et grinçants, longues parties instrumentales qui divaguent par rapport aux riffs initiaux appuyés par la voix (on n'est pas non plus dans le prog, hein), beaucoup de ruptures de rythme et de changement de ton, de la discordance, une fin souvent brutale. Les deux titres d'ouverture illustrent pleinement cette structure. « Without Honour » nous révèle ce motif musical tourbillonnant, en essaim de frelons, que reproduira souvent Mekong Delta. « The Cure », un des meilleurs titres du groupe, s'ouvre sur des chœurs synthétiques, avec une batterie et des guitares qui prennent le relai ; émerge ensuite, sur une cavalcade insensée, un chant sauvage et morbide ponctué de rires insanes qui martèle des paroles inquiétantes (croyez-moi, vous ne voulez pas de ce « soin » dont la véritable nature n'est que suggérée).

On appréciera à sa juste valeur « Kill the Ennemy » à l'hystérique refrain et on se régalera de la confrontation basse-guitares au moment du solo. On jubilera sur les scintillantes et fluides parties de guitare du sombre et fougueux « Nightmare Patrol ». On aura sans doute un peu de mal à appréhender le destructeur « Shiva's Return », terriblement déstructuré, mais qui mérite et nécessite un peu de persévérance.

« Heroes Grief », comme « Black Sabbath », surprend : par sa lourdeur, il s'apparente plus au Heavy qu'au Thrash (pour autant que les catégorisations habituelles soient pertinentes pour décrire l'absolue étrangeté de la musique de Mekong Delta). Il embraye sur un rythme faussement accéléré accompagné d'un récitatif lugubre et s'achève sur une menaçante mélodie renforcée par des chœurs qui s'éteignent progressivement : pour une fois la fin n'est pas d'une pièce. On regrettera, par contre, que le disque s'achève sur un « Back Home » en retrait : ce titre véloce au refrain claudiquant ne démérite pas en soi, mais il n'est pas à la hauteur de ses prédécesseurs et aurait mieux tiré parti d'une position en début de disque.

Cet album improbable sera plutôt bien accueilli par le public ; son étrange musique est renforcée par l'exotisme du nom de la formation, et par le mystère qui entoure la nationalité du groupe et l'identité de ses membres qui arborent tous des pseudonymes d'origines variées. Le site officiel entretient toujours la légende selon laquelle on ne voulait pas avouer l’affiliation allemande du combo. Ben voyons : ce n'est pas comme si, en trois siècles d'histoire, de J. S. Bach à Kreator, la musique allemande n'avait jamais rien prouvé en matière de créativité et d'originalité, n'est-ce-pas ? Objection plus recevable, beaucoup des musiciens du groupe sont sous contrat exclusif (Living Death pour les guitaristes et Rage pour le batteur).

Les fans de Mekong Delta ont tendance à sous-évaluer ce premier album. La faute, sans doute, au caractère improvisé de son apparition, et à une certaine hétérogénéité. Ajoutons que la remastérisation de 2002 ne va pas ajouter à la cohérence du disque : avec l'adjonction de l'EP « Toccata », de 1988, on surcharge le disque de deux pièces d'inspiration classique (dont une difficile d'accès, « Toccata ») et la cover de cet OVNI qu'est dans le paysage du Rock « Black Betty » (c'est à la demande expresse de Keil que ce titre fut repris : pour une fois, il s'éclatait à suivre des lignes vocales qui lui convenaient).

Mais cet album, c'est avant tout la matrice première, le bouillon de culture originel où, fortuitement, les enzymes primordiaux s'assemblent en double hélice pour former l’inaltérable ADN d'un Monstre. Le hasard engendre la nécessité. Hubert se prend au jeu et son groupe inopiné sortira désormais des productions sur un rythme annuel (sans compter les EP). Et quelles productions ! Tout est en germe dans ce premier disque hâtivement produit. En l'an de disgrâce Mil Neuf Cent Quatre-Vingt-Sept est née la Bête. Elle n'a pas fini de nous étouffer dans ses rets puissants, visqueux et nauséeux qui nous plongent dans les abîmes d'une ineffable et perverse volupté !

7 Commentaires

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Hibernatus - 23 Mai 2016: Merci à tous pour vos sympathiques retours.

@ Witchburner : J'adore Black Sabbath en effet. Juste la preuve de mon mauvais goût;-). J'assume, mais je suis le premier à reconnaître qu'il rompt le rythme et l'ambiance de l'album, qui est très loin d'atteindre la perfection de son successeur.

@ Chacal : Bah non, je le déteste cet album. Bien pour ça que je m'en suis débarrassé en le chroniquant ;-)

@ Le Moustre : Un brouillon, oui, c'est exactement le terme ! J'y trouve en gestation de tout le reste. Et j'avais eu l'intention de lui donner une note moindre, mais le plaisir que j'ai éprouvé à l'écouter en boucle pour la chro m'a convaincu de le mettre à ce niveau. The Music of Erich Zann est pour moi l'album phare de MD, mais je n'arrive pas à me sortir de l'idée qu'il est là, à l'état de larve, dans ce curieux album.
samolice - 24 Mai 2016: Merci. J'ai appris beaucoup de choses comme les liens entre MK et Peavy que j'ignorais. Très intéressante cette "connexion", je me demande ce que MK aurait donné avec Peavy à la basse. Quoi que Hubert et lui étant des compositeurs aux styles différents, ils se seraient surement rapidement pris la tête. Je l'aime bien moi aussi ce disque. J'ai eu du mal à sa sortie à le comprendre mais aujourd'hui il passe tout seul. "Kill the enemy" est mon titre favori je pense. Remarquable d'efficacité.
ZazPanzer - 29 Mai 2016: Dis donc Sam, on en a quand même pas mal parlé de Peavey ! Tu lis donc les posts de JL en zigzag ! Grillé ! ;-)
Bravo pour ce texte (et celui sur Manilla Road) mon Jean-Luc, tu arriverais presque à nous faire croire que Mekong c'est bien !!! (rires), mais heureusement j'ai écouté un peu et je sais que c'est affreux !!!
Vraiment très intéressant le passage sur "Black Sabbath" notamment, je pense que si tu avais le temps de détailler un peu le background des morceaux que tu nous postes, la pilule passerait un peu mieux... ;-) On attend donc une dissert' pour le prochain tour !
MarkoFromMars - 02 Août 2016: Tiens ? Je possède cet album moi ? A la lecture de ce superbe texte, je comprends mieux cette mise au rebut n'ayant trouvé aucune porte d'entrée à l'époque. Trop impatient sans doute, désarçonné par ces structures alambiquées et assez labyrinthiques, je n'avais fait aucun effort pour l'écouter davantage.
Reste à me dégager un peu de temps pour le dépoussiérer et le soumettre à un nouveau jugement.
Merci J-L.
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