Il y a peu, j'écoutais religieusement une interview du docteur ès guitares Tommy Vetterli de
Coroner dans son studio, qui parlait avec nostalgie de la composition et de l'enregistrement avec Mille Petrozza pour l'album "
Endorama" de
Kreator, sur lequel il s'était énormément investi. Enclin à redonner une chance
à l'incartade gothique qui divisa sa fanbase à sa sortie, je réécoutai en entier l'album de la discorde, et tout le long, je me suis demandé comment des monstres de technique et d'expérience créative pouvaient se planter à ce point.
Et voilà que quelques semaines après le retour fracassant de
Coroner , quel heureux hasard, un nouveau
Kreator montre le bout de son casque à pointe...
Kreator, qu'on peut considérer comme le leader historique du thrash européen, ne s'est jamais vraiment arrêté, enchaînant albums et tournées, alors que sa quarantaine est déjà bien entamée. Pour marquer le coup, un livre autobiographique "Your
Heaven, My
Hell", et un film documentaire "
Hate and
Hope", sont sortis sur le groupe il y a peu, hélas seulement en Allemagne, pour l'instant.
Pas de changement pour le line-up, avec Mille Petrozza (chant, guitare), Ventor (batterie), Frédéric Leclercq (basse, chœurs, ex-Dragonforce,
Loudblast,
Sinsaenum), et Sami Yli-Sirniö (guitare, chœurs,
Waltari,
Barren Earth).
C'est Mille Petrozza qui a composé la base des chansons chez lui, à cheval sur la fin 2023 et 2024, avant de les travailler en répétition et d'entamer la pré-production avec les autres musiciens dès le début 2025. Ainsi, le bassiste Frédéric Leclercq a posé sa patte sur le fignolage des arrangements, mais aussi la construction des soli. Après quoi le groupe a passé deux mois en studio avec Jens Bogren, de retour aux manettes, pour l'enregistrement.
L'artwork aux formes pour le moins biscornues, dont même une IA en pleine hallucination serait incapable, a été réalisé par l'artiste polonais Zbigniew M.Bielak (
Ghost,
Darkthrone,
Carcass,...). J'aurais bien voulu du thrash barré mathcore, avec une louche d'industriel, mais je ne pense pas que
Kreator donnera un jour naissance à ce rêve humide...
"
Krushers of the Worlds " est sorti le 16 janvier 2026 chez
Nuclear Blast.
D'habitude, je me décide à faire une chronique quand un extrait m'a donné envie, et pour une fois, je me lance alors que ceux-ci ne m'ont pas spécialement emballé au premier abord. Puisqu'on en est à ne pas faire comme d'habitude, soyons joueurs, je vais le faire avec un schéma que je m'interdis, le thèse/antithèse/synthèse de sinistre mémoire, que j'ai enterré avant même mon bac français.
Thèse :
Comme toujours,
Kreator ne manque jamais un démarrage pied au plancher avec "
Seven Serpents", propulsé par la double grosse caisse de Ventor qui assaisonne aussi sur le mid tempo conquérant de "
Satanic Anarchy", et le très lourd morceau titre "
Krushers of the Worlds" et son irrésistible riff au hammering dégénéré. Une triplette de titres efficaces dans la tradition Deutsche Qualität est une tactique éprouvée pour donner envie au streamer indélicat de devenir un honnête acheteur...
Les aspects purement mélo ont été quelque peu domptés, les guitares s'abstenant d'effusions inutiles et se concentrant sur le cœur des thèmes. Ce n'est pas pour me déplaire,
Kreator se doit de foutre les jetons, pas d'être cheesy. Cela n'empêche que "Tränenpalast", en duo avec Gritta Görtz (Hiraes) ose le contre-pied gothique, de manière convaincante avec son mid-tempo soutenu et ses mélodies de clochettes de conte de fée, le genre de titre qui aurait relevé le niveau sur "
Endorama", justement.
La qualité d'exécution produite par tous les musiciens rend l'écoute très fluide, et c'est ultra carré à la limite d'un thrash flawless, tout en sonnant naturel. Les guitares, qui étaient un peu émoussées et chimiques sur "
Hate Über Alles", ont retrouvé l'attaque qui sied aux bouchers d'Essen. Ça tranche sec, ce qui met en valeur les syncopes rythmiques dans le travail d'aller retour des guitares rythmiques. Les riffs sont très bons voire excellents, et les structures des chansons sont simples et lisibles. Mille Petrozza aboie avec le joli filet de voix-troçonneuse qu'on lui connaît, et ses vocaux ne prennent pas le pas sur le reste.
Pour parachever l'édifice musical, les ambiances sont vraiment réussies et chiadées dans un esprit d'épopées guerrières, jusque dans le final épique mélo de "Loyal to the Grave".
Antithèse :
Mais tout n'est pas parfait dans cet ecrasage de mondes, à moins que ça ne le soit trop justement. En particulier, il manque clairement des titres immédiatement mémorables, au point qu'il m'a fallu plusieurs écoutes pour que la carte mentale de l'opus prenne forme et se grave dans mon ciboulot.
Si la majorité des pistes maintiennent un quota satisfaisant de thrashitude pour ce millésime, on est pas loin du fan service minimum cousu de fil rouge sang pour les titres guerriers du milieu du disque comme "
Barbarian", "
Blood of Our
Blood", ou le ternaire
Post Mortem de "Combatants". On en est pas à de la Sabatonerie, heureusement mais j'en étais même parfois à me demander si
Kreator ne faisait pas de l'ironie auto parodique...
Enfin, pour la fine bouche du professeur casse-c..illes, vu la thématique de l'horreur se retrouvant dans la direction artistique de la pochette, avec des lignes chaotiques aux frontières du bizarre, j'aurais aimé retrouver cette impression dans la musique elle-même. Ce n'est pas le cas, alors que, je le répète, de chouettes tableaux auditifs sont dépeints : le guerroyage la fleur au fusil entre en dissonance avec la zarbitude de ce visuel et créent un peu la confusion. Je chipote, mais une cohérence son/paroles/images m'aurait semblé judicieuse sur "
Krushers of the Worlds".
Synthèse :
Au premier abord, ce seizième album semble dans la droite continuité de "
Hate Über Alles", dispensant un thrash au cordeau puissant et brutal relevé de saveurs heavy et mélo. Cependant, il est plus mordant que son prédécesseur avec des attaques plus franches, qualités qui se retrouvent dans sa production impeccable signée Jens Bogren, qui est bien parti pour faire le Grand Chelem des vieux crocodiles du thrash (
Coroner,
Testament,...).
Mille Petrozza a beau préférer jouer un metal brut, "un peu Néandertal", comme il le dit, on entend le souci du détail dans la dualité des jeux de guitare, les arrangements, et les soli (au moins un à chaque morceau si je ne m'abuse, les artificiers à cordes se sont fait plaisir). Tout cela concourt à faire de ce disque un travail vraiment abouti, qui réjouit l'oreille à tous les niveaux.
Conclusion, pour son seizième long format, la bande à Mille Petrozza n'a rien révolutionné, mais forgé sa machine de guerre jusque dans les moindres détails, pour donner à ses soldats ce qu'ils attendent : du
Kreator, et en version cinémascope. Un bon millésime sans défaut, si ce n'est de ne faire aucun coup d'éclat, ni coup de Jarnac. Si je me permets de considèrer "
Enemy of God", "
Hate Über Alles" et "
Krushers of the Worlds" comme une trilogie, alors ce dernier est, néanmoins, largement mon préféré.
J'ai acheté Hate über allés à sa sortie, je l'ai pas encore ecouté... j'ai eu l occasion d acheter celui-ci, j'ai même posé la main dessus mais me suis ravisé. La chro me tente à franchir le pas; mais cela sera sûrement le cas quand le cd sera à prix cassé. L argument du live old school est très bon, mais le groupe y a quasi systématiquement recours depuis pas mal d albums alors que le cadre soit un paquebot de croisière... être fidèle aux anciens ou creuser chez les jeunes loups de l underground ???
Le sujet n'est pas trop abordé dans la chronique, mais j'ai une fois de plus bien peur que les refrains guimauves des précédents opus, et principalement ceux de Hâte Uber Alles (que j'ai trouvé dans un bac dans un magasin Carrefour à prix totalement cassé sans trop comprendre ce qu'il y faisait) n'aient raison de ma patience. C'est dommage, car j'aime beaucoup certains passages pied au plancher des derniers Kreator, mais je vais être vulgaire: c'est chiant, y compris en live alors que c'était l'un des goupes que je préférais sur scène. Qu'en est-il vraiment sur cet album? J'y jette une oreille là vite fait là, et j'ai bien peur d'avoir raison...
Merci pour vos commentaires à tous !
Pour les refrains guimauve, je trouve qu'ils sont moins pires que sur les précédents, et que ça jure pas trop. Je m'étais fait une raison avant même de l'écouter, Ah ! Ah !
Après plus de 25 ans, on peut maintenant affirmer qu'Endorama est un excellent album, ce n'est certes pas du trash, mais c'est un très bon scud. Le dernier en question envoie dans une autre veine, du très trash et lourd
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