Pentecost III, EP tragique.
La destinée de ce format l’est souvent, tragique. Rarement affublé du prestige des albums qui s’accaparent l’essentiel des faveurs. Au pire un ersatz d’album dont on fustige la durée frustrante, au mieux un avant-goût éphémère d’un album à venir. Voilà bien l’ingratitude à laquelle est généralement soumise ce format peu populaire...
C’est définitivement le cas de
Pentecost III, enfanté en l’année 94, dans la foulée du prometteur
Serenades, mais mis dans les bacs quelques mois avant
The Silent Enigma, un futur album culte, incarnant presque à lui seul la reconnaissance du talent d’
Anathema...et quand on fait partie de ces trentenaires qui ont suivi le parcours des Anglais à cette époque, et qui ont pu découvrir ce disque à sa sortie, surtout avant
The Silent Enigma, on ne peut que s’émouvoir du destin funeste de
Pentecost III, trop souvent (et honteusement) oublié depuis.
Pentecost III, EP tragique. Le moteur artistique du disque, le carburant de sa création, c’est aussi un deuil qui affecte les membres du groupe au cours de cette année 94.
Pentecost III est donc un hommage funèbre à ces proches brutalement disparus dans un accident. Quand on connaît la noirceur du doom/death des anglais, leur goût du funèbre et du désespoir qui transpire notamment de
Serenades, il va sans dire que
Pentecost III n’avait aucune chance d’évoquer la joie de vivre...une mélopée de quelques notes en son clair, une mélodie très pure et d’apparence anodine qui sort de nulle part et qui chemine lentement, avec entêtement. Voici
Kingdom, ensorcelant morceau qui ne s’échappe pas de son thème. Car les minutes passent, et ces notes, toujours les mêmes, finissent par envouter l’auditeur.
Anathema utilise la méthode du crescendo, construisant son morceau autour de ce fil rouge, ces quelques notes répétées à l’infini, en incorporant progressivement – et avec une subtilité remarquable – les différents ingrédients de la montée en intensité émotionnelle. Quelques soli en second rideau, d’une beauté éthérée à couper le souffle, le chant presque récité dans une langueur plaintive, une basse souple et élégante, la batterie non moins subtile...les minutes passent, la puissance s’impose puis finit par exploser ; les trois notes sont toujours là, mais au travers d’un doom-death furieux et monumental, au lyrisme vibrant, au désespoir enflammé...après huit minutes à vous filer la chair de poule, les riffs s’enchaînent toujours plus implacables sans pour autant perdre ce fil mélodique qui s’est inscrit dans votre chair. Mo-nu-men-tal.
Il ne faut pas plus longtemps pour comprendre que le
Anathema de
Serenades a grandi, mûri, sans pour autant sortir de son cadre doom-death. Désormais, la césure est nette entre le référentiel classique, utilisé jusque là et partagé avec ses congénères (construction entre couplet/refrain), et la nouvelle démarche d’
Anathema. Le groupe n’hésite plus à se lancer dans des compositions éclatées, parfois réduites à la plus simple expression (comme
Kingdom justement), retrouvant l’atmosphère décalée et aérienne d’un Pink Floyd.
Anathema semble avoir pris conscience que son art s’épanouit mieux dans les grands espaces, qu’il s’exprime plus profondément en s’échappant des cadres trop rigides d’un certain académisme. Le doom atmosphérique prend une forme encore plus aboutie grâce à l’audace des Anglais. Le second morceau, Mine Is Yours, s’inscrit dans la même démarche. Bien que réutilisant une approche rythmique déjà entrevue sur
Serenades (Sweet Tears notamment), avec son tempo chaloupé, il apporte lui aussi son chapelet d’émotions en jouant sur un registre épuré mais plus dur: après quelques minutes hypnotiques où le désespoir semble sans fin (doom très sombre), un accès de colère éruptive symbolisant un dernier souffle de vie (riffing mêlant le lyrisme du heavy metal et la puissance du death metal), vient rugir avant la lente agonie que laisse augurer la fin du morceau. Un tantinet plus travaillé, We, The Gods puise encore plus dans le répertoire du rock progressif. La première moitié du morceau s’appuie par exemple sur une rythmique mélodique jouée à la basse, les guitares venant apporter en appoint quelques touches très esthétiques. Le morceau s’emballe sur un riff lyrique digne des plus grandes heures du heavy metal anglais qui parachève le morceau magistralement (comment ne pas penser à Hallowed Be Thy Name, le chant en moins…). Les dix minutes défilent trop vite.
Si le titre éponyme, instrumental et relativement court, reste dans la droite lignée émotionnelle des trois morceaux précédents,
Memento Mori, le dernier titre, apporte un net contraste. Non pas que l’atmosphère qu’il dégage, absolument lugubre, tranche avec l’état d’esprit du disque. C’est plus son identité musicale qui surprend, tant on croit entendre un morceau de
Lost Paradise, au travers de ce death metal lent, malsain et franchement funèbre, qui semble un peu anachronique par rapport au contenu de
Pentecost III. Sans doute le seul bémol à formuler sur cet EP (vous aurez noté que la question de la qualité du son a été copieusement éludée, tant ce dernier ne vaut guère mieux que celui de
Serenades…), même si
Pentecost III aurait mérité une fin autre.
En résumé,
Pentecost III est un disque remarquable et unique dans la discographie d’
Anathema. La musique du groupe parvient à un degré de richesse émotionnelle incroyable, le tout dans un apparent dépouillement et un allègement profond de ses structures. L’aboutissement de la beauté dans la simplicité est indiscutablement le signe d’un talent hors normes.
Pentecost III incarne donc un premier sommet artistique du groupe, celui qui réunit la puissance monolitique du doom/death et la beauté aérienne du metal atmosphérique, dans le cadre d’un univers l’un des plus noirs du genre. Même
The Silent Enigma, superbe album encensé à juste titre, n’atteindra pas cette profondeur obscure...la musique du groupe aura déjà basculé vers son nouvel univers, même discrètement.Pour tous ceux qui sont passés à côté de cette perle, pour diverses raisons, plongez donc dans l’obscurité des racines d’
Anathema, à ce moment précis de l’histoire où elles coïncident avec celles du doom atmosphérique...d’autant plus que
Pentecost III est toujours disponible (dans une version remasterisée que je ne connais pas), et comme quoi, tout n’est pas si tragique.
Sincèrement bravo, ta passion pour ce groupe transpire dans chaque ligne, du coup je vais jeter un œil pour voir si je peux dénicher cet EP sur Price Minister...
Anathema
Peaceville / Wagram Music
CD Album
Prix : 5,70 €
Référence : 74942721 / 113416489
Vendu par : Freddy31 (4,8/5 pour 334 ventes)
Transaction : En attente de confirmation du vendeur
Tu verras, ça vaut le coup, même si connaissant tes goûts je ne serais qu'à moitié surpris que tu préfères Serenades.
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