Katatonia est un combo pour le moins atypique : après avoir sorti au début des années 90 deux perles de doom death ténébreuses et mélancoliques, le groupe suédois prend un virage musical à 180 degrés, abandonnant le growl et les ambiances plombées des débuts pour se tourner vers un metal plus atmosphérique aux relents de cold wave et de gothique, dominé par le chant clair de
Jonas Renkse. Cette formule trouve son apogée en 2006 sur
The Great Cold Distance, succès international qui consacre le groupe comme un des maîtres du style, pourtant, les Suédois décident une fois encore d’évoluer et se tournent vers quelque chose de plus feutré, clinique et dépouillé. C’est donc désormais un groupe que l’on pourrait cataloguer de dark rock atmosphérique qui sort son onzième album sur Peaceville, bien loin du metal lourd, menaçant et dépressif des débuts.
Les premières notes de
Heart Set to
Divide résonnent, froides, tristes et mélancoliques, avec le chant toujours juste de Renkse, puis le titre s’emballe en un riff complexe assez opethien rythmé par une batterie puissante. La basse ressort admirablement, avec ces petites secousses grondantes parfaitement contrôlées qui mènent une montée en puissance progressive vers le refrain. C’est ensuite au tour de
Behind the Blood de nous cueillir avec cette partie soliste d’ouverture orientalisante qui montre un groupe encore puissant et inspiré. D’une manière générale, ce
City Burials s’écoule de façon fluide et s’écoute bien, proposant une sorte de mélange entre rock/metal progressif et pop intelligente mâtinée d’arrangements électroniques, un peu comme si
Leprous rencontrait Radioead.
Certains morceaux s’éloignent largement du metal (le langoureux et frissonnant Lacker, qui semble fusionner les univers d’
Anathema et de Björk, avec ces boucles et ces nombreux effets synthétiques tout en finesse et ces plages de clavier froides et planantes qui nous enveloppent doucement, le popy
The Winter of Our Passing aux couplets assez dansants rehaussés de rythmes électroniques et au refrain puissant et émotionnel, le délicieux et aérien Vanishers où les chants d’Anni Bernhard et de
Jonas se donnent amoureusement la réplique, dégageant un doux spleen empreint d’onirisme), mais le quintette ne renie pas tout à fait ses origines, avec ces velléités metalliques en filigrane, comme savamment contrôlées par ce savoir-faire et cette discipline toute nordique, toujours bridées par des musiciens expérimentés qui trouvent le compromis entre sobriété pop et agression – très – larvée en lâchant parfois un peu les guitares (
Heart Set to
Divide,
Behind the Blood, le refrain de Flicker, le break central de Neon
Epitaph au refrain par ailleurs plutôt léger et facile à retenir). L’entame de
Behind the Blood et le très bon solo d’Untrodden, qui fait jaillir un peu d’énergie et d’émotion brutes avec ces notes de guitare lumineuses et sensibles, constituent des moments forts dans cet album très intellectuel, où tout semble être sous contrôle.
C’est un fait, la musique de
Katatonia est tout sauf putassière, déroulant avec placidité une sobriété mélodique bien loin des standards pop rock actuels qui ne jurent que par le hit jetable. On aurait pourtant tort de croire que la musique des Suédois est simpliste : sur ces onze titres, tout est parfaitement maîtrisé et agencé au millimètre (les subtils arrangements, les superpositions vocales, le son froid, clinique et précis où tous les instruments ressortent idéalement, même la basse), rien ne dépasse, même les émotions paraissent feutrées, anesthésiées, semblant nous parvenir comme d’un filtre ouaté où elles ont perdu une partie de leur intensité et des débordements psychologiques et musicaux qu’elles ne manquent pas d’occasionner. Les compositions se font parfois complexes, mais cette complexité se décline tout en subtilité, sans heurts ni explosions instrumentales (le jeu de batterie et les saccades de guitare de
Rein, à la polyrythmie subtile, les riffs tordus et le toucher jazzy de Daniel Moilanen sur City Glaciers, au rythme haché tout en douceur) : non, le quintette ne joue pas du tout la carte de la facilité, offrant une œuvre technique et travaillée qui s'écoute sans accrocs même si on ne peut pas dire que la musique soit spécialement directe et accrocheuse. Ici, pas de gros tube, mais une musique tout en nuances, aux atmosphères gothiques et froides libérées par couches progressives et à la profondeur musicale et mélodique insoupçonnée au premier abord.
Voilà donc un bel album à écouter pendant les longues soirées d’hiver, délivrant cette atmosphère froide, triste et figée qui nous conforte dans notre spleen. Tiraillé entre sonorités rock metal et penchants plus pop et modernes,
City Burials aura peut-être du mal à trouver son public, mais ces 48 minutes offrent malgré tout une solide cohérence musicale et une douce mélancolie propice à l’évasion et la rêverie. Il n’y a pas à dire, près de quinze ans après, même si les sentiments et la musique ont changé, on sent toujours cette distance longue et froide…
J ai bien accroché sur Behind the Blood,sur les derniers albums pas suffisamment. L album est sorti le 21 avril , c' est récent tu as raison.
Effectivement, un très (très) haut niveau sur cet album. Le son, le chant toujours plus maîtrisé d'albums en albums ( quelle performance sur Lacquer !), la variété des morceaux... Depuis The Great Cold Distance, le groupe enchaîne les albums de haute volée. Aucun doute que celui-ci en fait partie. Pour le moment je le trouve même supérieur, à voir si, passé l'effet de nouveauté ça reste le cas.
Par contre je ne comprends pas la réaction d'Eternalis et Sephiroth, il me semble que, sans atteindre évidemment la notoriété d'un Nightwish ou d'un Metallica, Katatonia n'est pas absolument pas un groupe méconnu. Un bon paquet d'albums, des ventes tout à fait honorables, et un groupe dont la qualité n'est plus à démontrer pour ceux qui aiment le style (les références que cite Eternalis en sont la preuve). Et puis ça ne me choque pas qu'il y a ait moins de commentaires ici, l'album faisant plus consensus que le Nightwish (sans compter la promo bien plus importante de Nightwish sur Youtube). Et puis bon, je viens juste de l'écouter 2 fois, j'allais pas poster sans l'avoir écouté.
@Eternalis : J'écoute assez rarement les 4 albums entre Brave Murder Day et The Great Cold Distance, mais j'avais pas souvenir qu'il y ait du growl dessus (vu que c'est Akerfeldt qui faisait le growl sur Brave Murder Day, je croyais que Jonas n'en faisait pas du tout).
Excellente chronique j'adore katatonia depuis des années ce groupe propose toujours une musique intelligente et comme d'habitude il faut plusieurs écoutes pour apprécier cet opus à sa juste valeur mais j'espérais tout de même un retour à une musique plus directe comme le fameux viva emptiness enfin pas grave excellent album tout de même.
Album qui ne m'avait pas emballé à la première écoute et que j'ai redécouvert ces dernières semaines avec la sortie du sky void of stars et qui m'a poussé à me replonger dans la discographie de Katatonia.
au final du bien bel ouvrage! et merci pour cette excellent chronique
Vous devez être membre pour pouvoir ajouter un commentaire