Urfaust n’est pas un groupe de black comme les autres. Il n’est d’ailleurs même pas sûr qu’
Urfaust soit un groupe de black à proprement parler. Sorte de créature hybride et bicéphale formée par la la paire maudite IX - Vrdrbr,
Urfaust s’affranchit insolemment des étiquettes, évoluant dans un metal sombre, lent, rampant et viscéral empreint de musique baroque, d’envolées théâtrales et d’un enrobage ambiant des plus inquiétants.
Si le duo nous avait laissé en
2012 avec un unique titre,
Spiritus Nihilismus, plus ritualiste que jamais, il semble continuer implacablement sur sa lancée, nous servant un nouvel EP toujours plus versé sur le côté ambiant et cinématographique, et délaissant un peu plus les velléités metalliques d’antan. Il est important de préciser qu'
Apparitions est le fruit malade d'une seule et longue unique nuit de folie et de décadence musicales. C’est en premier lieu cette magnifique pochette, aux teintes grotesques et colorées de cabaret, mais au motif profondément inquiétant, qui nous convie au rituel, et
The End of Genetic
Circles est une introduction parfaite, retranscrivant la lente descente de l’auditeur, tiraillé entre angoisse et béatitude, dans des abimes sombres et majestueux : ces claviers d’un autre temps étirent leurs plaintes grinçantes, tissant une toile mi onirique mi cauchemardesque, et ce long titre ambiant à la
Dead Can Dance illustre parfaitement l’inconnu, prélude indispensable à la cérémonie occulte qui va suivre.
S’ensuit le titre éponyme, effroyablement noir et beau, et s’ouvrant sur cet espèce de grondement aquatique lointain (les flots impétueux du
Styx ?), sorte de complainte d’un autre temps qui glace l’échine, morceau empreint d’une poésie maudite et surannée qui chercherait à se rappeler à la pestilence des siècles modernes, notamment via ces percussions mates et lourdes qui semblent parvenir des entrailles de la terre, ce chant désabusé qui nous flétrit l’âme et cette valse morbide et désaccordée de cordes. Le tout sonne définitivement comme une descente aux Enfers hypnotique, avec ce leitmotiv de violoncelle lancinant et incessant qui colle des frissons, et dont les soubresauts lugubres se mêlent aux secousses de la basse en une musique effroyablement sombre et chtonienne. Le chant baroque de IX, dont la beauté théâtrale et désolée surnage dans ce désert de soufre, nous guide dans ce trip halluciné, d’une douceur faussement calme et d’une folie réellement insidieuse, ainsi que ces sonorités moyenâgeuses surgissant de siècles oubliés dès 4,27 minutes, faisant sonner le morceau comme une ritournelle pour âmes damnées.
The Healer reprend une instrumentation plus metal, avec ces guitares sales et distordues, cette basse infernale et une batterie plus lourde qui viennent imprimer un rythme lent et rampant. Le chant de Willem, flottant comme un spectre sur une musique déjà décharnée, semble lui conférer un dernier sursaut de vie : véritablement virtuose, il s’envole vers des contrées claires de toute beauté, avant d’exploser dans des hurlements monstrueux et proprement inhumains à la Natramn. Le morceau se charge d’une atmosphère gothique et mélancolique désabusée à la profondeur abyssale, lorsque ce riff mélancolique et prenant vient s’emparer en douceur de nos sens, se détachant de cette rythmique froide, lente et implacable. Magique, ritualiste et intemporel, The Healer est la plage d’initiation, celle qui vous ouvrira les portes et vous permettra de pénétrer dans un au-delà indicible.
Et le seuil est irrémédiablement franchi sur
The River : nous voilà dans l’Antre, et une longue plainte nous accueille, une sorte de souffle infini montant des profondeurs, mille cris lugubres émanant de mille gosiers déchus venant composer cette longue piste finale de presque 23 minutes. Cette danse des âmes maudites s’incarne en un minimalisme musical aussi austère qu’impressionnant : tintements de clochettes, souffle du vent putride et désolé de l’Achéron, effets de réverbération inquiétants, cornes de brumes diffuses perdues dans les vapeurs méphitiques de cet au-delà perdu (sur tout cet EP, le travail d’arrangements est vraiment impressionnant), quelques percussions mortes-nées qui émergent à peine de cette ronde de voix monocordes, voilà un morceau de pur ambiant aussi fascinant que dérangeant qu’il vous sera difficile d’écouter jusqu’au bout si vous êtes seul dans le noir avec le volume poussé à fond, de peur de voir surgir des esprits des ténèbres environnantes.
On se rend alors compte que tous les titres précédents n’étaient qu’une introduction à celui-ci, comme pour tester notre foi et éprouver nos forces mentales : le rituel ne fait que commencer, l’initiation aux arcanes d’un ailleurs oublié, dont on subit le lent et angoissant apprentissage, guidés par ces stridences, ces bruits indéfinissables, ces voix qui s’entrelacent et ce souffle morbide quasi mystique qui pénètre petit à petit ce qui reste de notre esprit pour nous asservir, guidant nos pas dans le labyrinthe des boyaux tortueux de ce non-lieu souterrain.
On ressort de ces 43 minutes vidé mais serein. Comme toujours avec
Urfaust, on vient de vivre une initiation unique et particulièrement intense, à la fois belle et angoissante, paisible et complètement dérangée, à la limite du shamanisme. Certains adoreront, certains détesteront, et c’est bien là la marque de fabrique du groupe (des grands ?) qui continue, imperturbable, à suivre son propre chemin et ne peut décemment pas laisser indifférent. Quoi qu’il en soit, il serait dommage de ne pas tenter l’expérience
Apparitions, qui pourrait bien vous emmener plus loin que vous ne le pensez et vous faire voyager en vous-même : moins cher et moins néfaste que le LSD (quoi que…) mais tout aussi puissant et stimulant, perso, je suis déjà accro.
Après les ep pour Urfaust, c'est un peu leur terrain d'expérimentation pour aller encore plus loin vers l'ambiant (Drei Rituale jenseits des Kosmos, pas de guitares ici) et le lancinant (Einsiedler). Donc qu'il propose un titre comme The River sur un ep ne me choque pas plus que ça. Après, il est vrai que je ne sais pas trop quoi en penser vu sa longueur.
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