La musique de
Between the Buried and Me repose sur un refus constant de la facilité. Les compositions avancent par ruptures, détours et élans soudains comme si elles refusaient obstinément de se laisser enfermer dans une seule idée. Cette instabilité assumée s’appuie sur une réelle intention artistique car derrière cette apparente imprévisibilité se cache une écriture précise, joueuse, parfois déroutante mais toujours par cette même envie constante d’explorer.
Cette approche trouve une première expression magistrale avec
The Great Misdirect, une œuvre dense et ambitieuse, une fresque progressive où les mélodies se faufilent entre des structures complexes et des changements d’atmosphère inattendus. Les morceaux prennent leur temps, s’étirent, bifurquent et installent un climat presque hypnotique qui donne la sensation d’un voyage où l’on accepte volontiers de perdre ses repères.
Quelques années plus tôt,
Colors posait déjà les fondations de cette identité si singulière.
Plus frontal, davantage ancré dans une énergie metalcore, l’opus n’en oubliait pas pour autant son goût pour l’expérimentation et les transitions audacieuses. Avec
Colors II, la formation américaine ne s’est pas contentée de prolonger cette ébauche mais l’a réinterprété avec une nouvelle maturité, une multiplication des contrastes et des variations le tout en conservant avec plus ou moins de brio cette liberté créative qui a fait son succès.
C’est dans cette continuité exigeante que notre quintet est revenu avec son onzième croquis
The Blue Nowhere, un disque qui semble prolonger leur démarche tout en la faisant évoluer subtilement. La plume paraît plus intériorisée, souvent moins immédiate comme si le groupe cherchait à privilégier des tons subtils plutôt que de se livrer à des prouesses techniques ostentatoires.
Le morceau d’ouverture
Things We Tell Ourselves in the Dark agit presque comme une porte d’entrée vers cet univers sonore élargi. Sur près de huit minutes, le collectif mêle des influences sensationnelles entre rythmes funky et progressifs, effluves de jazz fusion et textures synthétiques qui rappellent l’esthétique des années 70-80. Les lignes de basse explosives ainsi que les riffs permettent à la chanson de déployer une série de coupures dynamiques entre passages limpides et éclats intenses qui évoquent simultanément The Talking Heads,
King Crimson ou encore Mr. Bungle.
Nos musiciens jouent régulièrement avec les apparences car sous des passages mélodiques et accueillants peuvent surgir des fractures déconcertantes, des ambiances oppressantes ou des accents plus extrêmes qui offrent un ensemble instable mais fascinant. Un titre tel que
God Terror illustre à merveille le goût de nos Américains pour les contradictions et les surprises. La mélodie déploie des sonorités métalliques, froides et inhospitalières et dès les premières mesures, les riffs bruts amorcent une palette industrielle qui évoque l’intensité mécanique d’un
Nine Inch Nails ou d’un
Fear Factory. Le breakdown austère ainsi que la prestation vocale screamé/growlé rappellent les débuts et les racines plus « death » de la formation.
Pour autant, ce jeu de disparités n’est pas toujours pleinement maîtrisé, et c’est parfois au prix d’une certaine confusion. La longueur des compositions, loin d’être un atout à chaque instant, n’aide pas toujours à s’orienter dans ces vastes paysages sonores. Si l’album recèle indéniablement quelques pépites, certains titres paraissent moins inspirés, comme si l’équilibre entre ambition et pertinence s’était tenu à la limite. C’est particulièrement vrai pour le morceau éponyme, où le build up semble s’étirer sans vraiment mener au point d’orgue tant attendu. La progression, attendue comme une montée en tension naturelle, donne davantage l’impression de tourner en rond sans que le décollage promis ne se matérialise pleinement.
Le chant contribue aussi à ce sentiment de déséquilibre. En cherchant peut-être à être plus accessible, il se place parfois en dehors de la dynamique même de la chanson et engendre une impression de décalage, comme si la voix n’était pas tout à fait en phase avec les intentions instrumentales. Loin de suggérer l’extravagance ou la force expressive caractéristiques du groupe, certaines lignes vocales sonnent presque comme un artifice démodé et les refrains, à force de répétition, deviennent davantage irritants que fédérateurs.
En conclusion de cet album foisonnant, Beautifully
Human se détache comme une dernière étape qui invite à poser un regard plus introspectif sur l’ensemble. Sans être le morceau le plus marquant du disque, il enrichit néanmoins l’univers sonore du groupe par des ambiances presque spatiales, où la production et les timbres véhiculés par les synthétiseurs ouvrent une fenêtre nouvelle sur une palette jusque là peu explorée. Ces éléments donnent au morceau une profondeur et une richesse inédites et développent un regard contemplatif qui prolonge, de manière moins heurtée, l’enquête musicale menée tout au long de l’album.
Sur le plan vocal, le groupe privilégie des lignes plus posées, mélancoliques et réfléchies qui soulignent l’aspect introspectif du titre. Cette douceur peut être comprise comme une volonté de clôturer l’œuvre sur une note plus apaisée. On aurait toutefois apprécié un travail vocal un peu plus haché, plus incisif, afin d’inscrire davantage ce final dans la même énergie contrastée qui parcourt le reste de l’album. Le chant est beaucoup trop sage et manque donc d’agressivité pour pleinement marquer le coup, même s’il possède des attraits mélancoliques et songeurs qui servent bien l’intention du morceau.
Between the Buried and Me signe un onzième ouvrage plein d’audace où l’inattendu domine à chaque instant. Les morceaux naviguent entre virtuosité, sections méditatives et acoustiques abrasives qui révèlent un groupe qui joue constamment avec les discordances et les attentes de l’auditeur. Certaines longueurs ou compositions moins inspirées rappellent que cette impudence n’est pas toujours parfaitement maîtrisée mais elles font partie du charme indéniable de la formation.
The Blue Nowhere se révèle ainsi à la fois réfléchi, rêveur et résonant, capable de surprendre, de fasciner et de repousser les limites de son univers sonore. Le quintet américain propose ici un disque qui se mérite et récompense l’attention ainsi que la curiosité de l’auditeur, confirmant sa singularité et sa témérité permanente.
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