La liberté est un bien grand mot. Personnellement, je ne laisserai à personne le droit de se l’accaparer seul. La liberté de l’un corrompt toujours celle des autres, et vice-versa. Elle fait rêver, elle est la proie de tous les désirs. On est souvent pas loin de penser qu’il s’agit d’une vaste fumisterie, bien que toutes les bouches et les livres révèlent qu’elle porte toutes les vertus de l’univers en elle. Qui n’a pas couru pour décrocher la liberté, tel un jambon au bout d’un mat savonné. La nouvelle œuvre de l’illustre combo autrichien «
Dornenreich » s’intitule pas moins que « Liberté »….. «
Freiheit », pardon. N’oublions pas qu’ils s’expriment dans leur langue nationale. Rien de bien méchant me direz-vous, que tout cela. Pourtant ce n’est pas faute d’essayer de vous mettre la puce à l’oreille.
Les petits chouchous du label allemand
Prophecy Productions, qui édite également «
Empyrium » et « Lantlôs », ne sont pas à prendre à la légère. C’est une formation de premier ordre qui s’aventure dans une musique très indocile, s’illustrant parfois dans un black metal âpre et souffrant d’aucun compromis ou dans des méandres folkloriques beaucoup plus apaisants. Ces deux courants sont dosés suivant les humeurs de la formation. Leur précédent opus, l’excellent «
Flammentriebe » se remarquait déjà par un certain retour plus prononcé de la part metal. L’alliage opéré sur ce disque était parvenu à un degré d’exception, même si on ne crache pas non plus sur l’agressivité d’un «
Her Von Welken Nächten » par exemple. Comme il est désormais coutume, les autrichiens vont se lancer dans un énième revirement, dissolvant presque entièrement toute part de metal cette fois. À l’exclusion de rares exceptions, «
Freiheit », enregistré au Klangschmiede Studio, s’inscrit dans le néo folk, un proche cousin de l'album « In Luft Geritz » de 2008, mais un néo folk pas aussi jouissif qu’escompté, un peu comme la soi-disant liberté.
L’ouverture tout en délicatesse d’« Im Ersten aller Spiele » est un véritable effeuillement. On se sentirait à peine éveillé, réchauffé par les premières lueurs solaires. Le doux chant murmuré d’Eviga s’attèle de la sorte. On rêve alors des plus beaux instants lorsque vient le brusque sursaut discordant produit par le duo guitare acoustique et violon. Bref instant inélégant et incompréhensible, qui se répètera malheureusement. De même la douceur et la plénitude des débuts feront vite place à la lassitude. Mais où est donc passé leur verve. On la ressentirait davantage dans le texte, délivré comme un poème que dans la musique. «
Dornenreich » est capable de nous dérouter, toujours dans le bon sens. Là, les premiers morceaux ont de quoi nous laisser perplexe, en vérité. En plus de se rendre compte que la musique metal s’est fait la malle, la musique folklorique proposée n’offre pas du tout les richesses escomptées. « Des Meers Atmen » se perd dans des flottements à rallonge et dans la répétitivité.
Seul le ballotement de la mer vient nous émerger en toute fin de piste de notre profonde indifférence. Le morceau promettait pourtant d’être sublime, mais rien ne se produit au final.
La mélancolie lancinante, mais sans relief, de « Des Meers Atmen » pourrait presque se rapprocher à celle du morceau « Blume der Stille » en toute fin de disque. Là, le folk éthéré s’illustre en véritable plaidoyer au style et à la tristesse. On ressent bien les frissons en provenance du violon. L’auditeur est cette fois touché en son for intérieur, dans ses émotions. La seconde partie de ce long morceau adopte un ton plus grave et voit l’apparition d’une voix soupirée en renfort. C’est plus convaincant, mais ce n’est pas une grande démonstration non plus. Ça n’a également rien de très original. Dans un genre tout ce qu’il y a de similaire, le projet de l’italien Riccardo Prencipe, « Corde Oblique », fait preuve de plus d’imagination et de prestance. « Blume der Stille » reste, malgré tout, réussi, moins décousu que le tout aussi triste et reposant « Im Fluss die Flammen », dont le tort vient de l’alternance un peu trop rapide des différents passages, des différents changements de rythme. Ça fait son petit effet au début, surtout que les mélodies de guitare sont plutôt attachantes. Mais quand la structure est prévisible l’auditeur émet le souhait de passer à autre chose.
«
Von Kraft und Wunsch und Jungen Fedem » souffre de défauts identiques. Il se démarque davantage par son grande inconstance, par sa tension et par des interventions de violon peu plaisantes, irritantes même. Dans ce que le disque a à nous apporter d’intéressant ou de proprement curieux cette fois : Je vous avais mentionné l’existence de rares exceptions au refoulement du metal, à la dominance néo folk du dit engin. « Das Licht Vertraut der Nacht » s’inscrit dans l’apparition, la seule, d’éléments metal. «
Dornenreich » impose ici toute sa hargne dans une musique très constante, peut-être un poil trop. La guitare électrique semble aussi accablée que les autres instruments intervenants. Elle agit toutefois automatiquement, comme si son âme était absente. Ce qui n’est pas le cas du chant, plus alerte, sensible et accompagnant efficacement tout mouvement. Ce titre a malgré tout le mérite de produire un changement brut et des sentiments plus intenses sur un album qui se rapproche d’un paysage, que l’on peut dès à présent décrire comme peu pittoresque.
Il y aura de bien meilleures surprises, notamment avec un « Aus Mut Gewirkt » tout en subtilité. Là encore on rencontre la guitare électrique, mais pas pour y produire du metal. C’est à un folk rock insolite que l’on s’attaque cette fois, incorporant une légère part de jazz manouche. Un pur moment de folie, mêler de frénésie, où tout parait s’enchevêtrer, se brouiller. Une recherche élaborée et accomplie dans un univers calme en apparence. En retenant l’indomptable « Aus Mut Gewirkt », nous trouverons un autre terrain à notre satisfaction avec « Traumestraum ». On y remarque aussi la guitare électrique, mais celle-ci passe en arrière-plan, intégralement asservi par la musique folklorique, qui, une fois n’est pas coutume, s’illustre dans un ton étonnement guilleret. Cette douce et enivrante ballade nous renvoie enfin à l’image que l’on se fait de la liberté ; à une délivrance, au bonheur tout simplement. La musique n’a rien de renversante ni de très compliquée, mais on prend notre plaisir. Le chant joue quelque peu les rabat-joie, mais les interventions sont justes et n’altèrent rien. Le batteur en revanche nous laisse interrogateurs par ses battements parfois égarés, provenant de nulle part. Voilà, nous avons notre réponse. La liberté n’est en fait qu’un rêve.
Rien n’est à priori plus idyllique qu’un rêve. Mais, il est difficile de garder dans sa mémoire les rêves que l’on fait la nuit. «
Freiheit » a peut-être été conçu pour devenir un rêve, mais il ne laissera aucune trace mémorable dans notre esprit. Liberté, liberté chérie. Liberté à jamais. Jamais nous ne cesserons de courir après. Je devine la masse venant courir après toute sortie de «
Dornenreich », croyant tenir là sa liberté, un transport vous ouvrant les cieux, l’horizon et les verts prés. Pour moi, ayant déjà eu meilleurs souvenirs, ce sera vite oublié. On savait que «
Dornenreich » changeait souvent son fusil d’épaule. Il n’est pas certain déjà que ce changement convienne à tout le monde. Ceux qui aimaient la formation par sa brutalité devront faire impasse de la chose. Cela conviendra parfaitement tout au plus à quelques amateurs de néo folk, mais aux plus obtus de la matière seulement. Comme la liberté, «
Freiheit » était porteur d’espoir. Comme la liberté, Il finit par nous décevoir.
12/20
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