Les présages étaient clairs; les prophètes l'avaient annoncé ; les étoiles étaient en place. Pour préparer sa venue en cet an de disgrâce 2020, le 4e Cavalier, la
Pestilence, ravageait le monde. Tremblez, mortels, car voici venir le Roi des Morts. Émergeant de sa crypte, il lève au ciel tourmenté sa livide face d'albinos et brandissant sa funeste épée vampirique, il vocifère d'une voix sépulcrale : « Du sang et des âmes pour mon seigneur Arioch ! »
Entendez, mortels, résonner les sinistres cornes de l'intro instrumentale de ce fort bien nommé «
Forever Black » : n'annoncent-elles pas la ruée des white walkers accourus face au Mur pour déferler sur Westeros ? D'emblée, le ton est donné, on est dans le malsain et le masochiste ; le sublimement fétide, le glorieusement glauque, le jouissivement sordide. Bref,
Cirith Ungol, quoi.
C'est toujours avec une certaine appréhension qu'on aborde le nouvel opus d'un groupe de légende. Reformé depuis quatre ans,
Cirith Ungol n'a pas produit d'album depuis 1991. Oh certes, le remarquable double
Live sorti en 2019 avait pleinement rassuré sur la qualité technique et la gnaque des vieux routiers, ainsi que sur la parfaite intégration du bassiste Jarvis Leatherby. Et un an avant, le single «
Witch's Game » avait prouvé que le combo de Ventura n'était pas oublié par les Muses. Restait toutefois à tester sur un album complet le potentiel créatif des vétérans, leur capacité à forger un
Metal neuf et digne des classiques. Une première écoute de «
Forever Black » balaie ces inquiétudes : ses courtes 39' passent beaucoup trop vite.
Cirith Ungol nous gratifie d'une plongée dans le passé qui fait figure de bain de jouvence : merci les papys. Reprenant les affaires au point où elles étaient restées, le vigoureux tempo de
Legions Arise, hymne aux fidèles transis depuis 30 ans, vient faire écho au plus posé Join the
Legion de «
Paradise Lost ». Le fan appréciera le motif en clin d’œil des guitares acides de
Frost and Fire apposé sur
The Frost Monstreme. Et remontons encore dans le temps : les passages
Hard / Psychédéliques sonnent aussi frais que s'ils venaient directement des années 70 (les passages rapides de
The Frost Monstreme, les wha-wha de Fractus Promissum) : n'oublions pas que le groupe s'est formé en 1972.
Jim Barazza explique ainsi le secret d'un tel naturel : « C'est comme si on avait été lyophilisés, il a suffit d'ajouter un peu d'eau pour nous faire retrouver notre jeunesse » (plus rigoureux,Tim Baker ajoute : « un peu d'alcool, aussi »). À part Greg Lindstrom chez
Falcon, les anciens de
Cirith Ungol n'ont jamais rejoué dans d'autres groupes et sont passés à côté de toutes les modes.
Sans pour autant oublier leur musique. La frappe de Rob Garven est toujours aussi déliée, son jeu de cymbales aussi judicieux. Les guitares de Barazza et Lindstrom délivrent des leads somptueux. On attendait bien sûr au tournant Tim Baker et sa soixantaine bien sonnée, sa voix aiguë et abrasive étant consubstantielle à
Cirith Ungol. Il serait faux de dire qu'elle est inchangée, mais elle ne fait pas de figuration. Mixée en retrait dans les premiers titres, elle se déploie assez vite et devient plus que convaincante sur
Stormbringer, Fractus Promissum ou
Forever Black. Elle arrive à gagner en profondeur par rapport à l'ancien temps (mais la qualité de la production y est sans doute pour quelque chose).
Les vieux ont tenu à présenter du matériau tout neuf dans cet album : pas question de se contenter de la facile zone de sécurité consistant à reprendre des anciennes compositions jamais publiées. Non content de produire tout au long de l'album de remarquables parties de basse, Jarvis Leatherby a joué un rôle discret mais irremplaçable, celui de critique.
Plus jeune d'une génération et fan de longue date, il apportait un appréciable recul face aux productions des vétérans et savait les évaluer sainement. Il mit ainsi son veto à la première version de
Nightmare, qui incluait un riff de
Korn, groupe dont les vieux n'avaient jamais entendu parler (« Corn ? Quel genre de corn flakes », demanda Tim Baker)...
Toujours irremplaçable, Leatherby, en tant que manager du phénix, a su procurer au groupe des conditions d'enregistrement optimales : dans leur propre ville de Ventura, au Captain's Quarter Recording Studio, qui se trouve être la propriété d'Armand John Anthony, compère de Leatherby dans
Night Demon. Que d'avantages à revenir avec un statut culte ! On dispose de tout le temps nécessaire en studio, d'un producteur dévoué, soucieux de mettre leur musique en valeur, et d'une totale carte blanche sur les compositions. Elle sont décidément très loin, les vicissitudes de l'époque de «
Paradise Lost ».
Le résultat est un album parfait pour un come-back : du neuf qui sonne comme de l'ancien, dans la parfaite continuité du génie de
Cirith Ungol et de son Heavy troublant, noir et fragile, mâtiné de
Hard Rock, une des pierres angulaires de la veine épique. Si l'on veut chipoter, on trouvera un peu en retrait le mid-tempo
The Fire Divine, malgré la voix hargneuse de Baker, son joli solo et ses chœurs réussis. Trop léger, sans doute, pour un disque plombé. Mais pour le reste, on jubile sans arrière-pensée.
Les points d'orgue de l'album sont les titres les plus lents, dignes du proto-
Doom que
Cirith Ungol, dans le sillage de
Black Sabbath, sut développer très tôt.
The Frost Monstreme est pas mal dans le style, bien qu'aéré par ses échappées psychédéliques. On lui préférera nettement l'éponyme à l'écrasant refrain, qui clôt le disque sur un final dantesque, échevelé, où la voix de Baker passe peu à peu en retrait derrière les instruments. S'il avait bénéficié d'une semblable conclusion au lieu d'un trop facile fade-out, le pachydermique
Nightmare à l'ambiance noire et au déroulé menaçant eût étouffé toute concurrence.
Il laisse du coup toutes ses chances au tragique
Stormbringer, exhalant toute la désespérance d'Elric esclave de son épée maléfique. Début en arpèges et voix claire de Baker, un joli solo et le chant repart en voix crissante sur un rythme alourdi ; le refrain est accablant, le timbre déchiré ; le long lead est magnifique, digne d'un Uli John Roth ; le final est grandiose, avec ses chœurs étouffés et un Baker plus perçant que jamais.
On n'oubliera pas le mid tempo brinquebalant de Fractus Promissum, le noir Before Tomorrow au beau break instrumental ralenti, la lourde galopade de
Legions Arise et ses légères touches orientalisantes. On saluera la courte introduction instrumentale The Call, bien propre à mettre dans l'ambiance (c'est Rob Garven qui souffle dans les funèbres trompes). Ah oui, last but not least, un disque de
Cirith Ungol ne serait pas complet sans son illustration de Michael Whelan : le fidèle artiste est bien au rendez-vous et signe le plus bel Elric des pochettes des revenants.
Le fan est comblé, tandis que le profane abordera
Cirith Ungol avec une production à la profondeur moderne, mais sincère et judicieusement équilibrée ; avec des artistes qui jouent « pour de vrai », sans overdub ni sample, rien d'autre que leur bite et leur couteau, enfin je veux dire, leurs vieux instruments et leur génie. On en redemande et on leur souhaite longue vie et postérité : après «
Forever Black », back forever !
Est-ce que j'ai vraiment passé à côté d'un nouvel album de Cirith Ungol qui, en plus, est sublimissime ?
Je crois, oui. Il y a une certaine unanimité sur la chose. Si tu as aimé ce qui précède, tu ne seras pas déçu par celui-ci.
Tout dépend comment tu qualifies "King of the Dead", mais il est du même niveau selon moi.
Pour moi également presque au niveau d'un King of the Dead et au dessus d'un One Foot in Hell. En tout cas il ne fait pas du tout tache dans la disco de Cirith Ungol
SI tout va bien sur scène en mai au Courts of Chaos ......
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