Hypno5e

Emmanuel Jessua n’est pas à proprement parler un musicien comme les autres. Passionné de culture, de cinéma, de poésie et d’art, il n’a de cesse, depuis quinze ans, de vouloir explorer de multiples horizons avec Hypno5e ou A Backward Glance on a Travel Road.

Des horizons acoustiques et cinématographiques avec le déroutant « Alba » sorti l’année dernière, puis plus désertiques et arides sur le nouveau venu, « A Distant (Dark) Source ». Un nouvel opus exceptionnel, rappelant l’immense claque qu’avait été « Acid Mist Tomorrow » a sa sorti et qui risque de sérieusement parler aux plus ouverts d’esprits et à ceux recherchant constamment une expérimentation sonore et une émotion au plus viscéral de ce que l’homme peut proposer. Emmanuel nous explique ses motivations ...

[Par Eternalis]

 

Comment vas-tu ? Comment tu te sens quelques jours avant la sortie du nouvel album ?

Ecoute ça va, nous avons plutôt hâte. Le mastering a été fait en novembre dernier donc tout est bouclé chez nous depuis un moment. On prépare la tournée, on tourne les images pour le nouveau clip et on s’occupe de tout ce qui tourne autour de la promo.

 

« Shores of the Abstract Line » avait accumulé les soucis pendant sa conception et avait été longtemps repoussé. Est-ce que la création de « A Distant (Dark) Source » a été plus sereine ?

Complètement oui ! On a décidé, comme sur « Alba », de reprendre tout le processus par nous-mêmes et de tout gérer de A à Z. Sur « Shores... », ce qui a été compliqué, c’est qu’on a été prendre un producteur étranger pour enregistrer les batteries, ce qui n’a pas été un bon choix ni esthétiquement ni humainement et c’est une expérience qu’on ne referra pas de suite. On s’est cette fois entouré de gens que l’on connait bien, que ce soit pour l’enregistrement, le mix ou le mastering.

L’enregistrement a duré entre quatre et cinq semaines et on a mixé l’album avec Chris Edrich (Leprous, Klone) qui connait déjà le groupe avec qui on avait déjà bossé sur l’album acoustique. On se connaissait déjà, il sait comment travaille le groupe et ce que l’on veut donc c’est beaucoup plus simple. Les trucs derrière ont plutôt été du côté du label avec les détails et les planifications qui mettent dix ans mais on n’a pas eu de problèmes majeurs comme avec « Shores... » qui avait été un vrai cauchemar.

 

Qu’est-ce qui fait, qu’il y ait finalement autant de temps entre la fin de l’enregistrement, et la sortie définitive si tout est terminé depuis un an ?

Ce sont des histoires d’organisations autour du label. On doit se mettre d’accord sur une période qui est la plus propice pour la sortie de l’album, pour la tournée qui suivra. On en parle aussi avec notre booker de concerts, pour la promo...et les délais pour gérer tout ça sont long, souvent entre six et sept mois.

Après, c’était vraiment d’un commun accord avec le label pour tourner au début 2020.

 

Quel bilan tires-tu de l’épisode « Alba, Les Ombres Errantes » et du film qui va avec. Est-ce qu’il faut le considérer comme un opus de Hypno5e ou de Backward Glance on a Travel Road ?

A la base, c’était plus proche de Backward, notre side project acoustique de 2011. Mais avec la tournure qu’a pris Hypno5e, notre évolution, ça me semblait logique ensuite qu’on le sorte sous ce nom-là. Il y a une recherche sonore et une façon de travailler qui était similaire. Pour moi, c’est un Hypno5e à part entière et je n’ai pas envie d’enfermer le groupe dans une sphère en particulier et je souhaite toucher plusieurs domaines, et le cinéma en est un.
Je pense que les gens qui écoutent Hypno5e ont une ouverture d’esprit qui leur a permis d’apprécier « Alba », de l’accepter pour ce qu’il est.

Je regrette peut-être qu’on n’ait pas plus donner vie au projet plus longuement, avec plus de dates et de projections. C’était un projet un peu particulier et c’est difficile de le faire vivre dans notre scène actuelle. Mais j’espère refaire des choses similaires dans le passé, peut-être entre deux albums « normaux » d’Hypno5e, et retoucher au cinéma. C’est en tout cas un projet qui nous a servi pour la direction qu’a prise le nouvel album. Je n’ai pas envie qu’on ait de cloisons ou que l’on se fixe de limites, et revenir à ce type de projets plus expérimentaux de temps en temps me parait intéressant.

 

"La volonté que l’on a depuis le début en composant est d’avoir un langage qui nous est propre et qu’on soit identifiable"

 

J’ai été époustouflé par ce la lourdeur qui ressort du nouveau disque. Il ressort une mélancolie et une noirceur bien plus grande que sur les deux précédents, une forme de désespoir ou de fatalité parfois...

C’est vrai que c’est un album qui est plus brut et sombre que les autres. Il y a quelque chose de moins cérébral sur celui-ci. C’était comme une fulgurance pour moi, une espèce d’urgence que je voulais retranscrire et nous n’avons pas chercher à tout nous justifier, à intellectualiser les choses comme c’était le cas sur les précédents. C’est plus brut de décoffrage. C’est aussi ce qui donne une musique plus lourde et violente, une plus grosse densité, même sur les parties claires, qui sonnent du coup moins calculées et plus fortes.

 

Il y a quelque chose de plus viscéral ...

Complètement ! De plus direct et moins...comment dire (ndlr : il hésite) moins réfléchi ! Beaucoup de choses viennent d’un premier jet d’idées. Les choses sont sorties comme ça, et n’ont parfois pas été retravaillées. C’est le cas de « Tauca » qui est effectivement très viscéral...

 

Sur ce titre en particulier, ton chant est impressionnant sur le final. C’est comme un exutoire ...

Oui, ce morceau est vraiment particulier car à la base, il n’était pas du tout construit comme ça. Il était déjà composé avant qu’on entre en studio et il n’y avait pas la partie de la fin, uniquement le début très calme. Mais en la travaillant, il nous a semblé évident qu’il fallait qu’on fasse une progression et c’est comme ça que sont apparu, presque en improvisant, les hurlements et les blasts de la fin. Et comme j’aime beaucoup les fins avec ce côté très fataliste, comme s’il ne pouvait rien avoir de plus, qu’il était impossible d’aller plus loin. C’est comme ça que s’oppose la douceur du violon avec la rage désespérée du chant, que j’ai continué jusqu’à l’épuisement. C’était pour moi, la meilleure façon de terminer l’album.

Depuis vos débuts, il y a toujours ces passages narratifs à l’intérieur des morceaux. Les extraits choisis semblent assez inquiétants et sombres cette fois-ci...est-ce que tu peux en parler et évoquer les œuvres dont ils sont tirés ?

On travaille souvent les samples en amont de l’enregistrement. On a une bibliothèque dans laquelle on stocke ce qu’on peut entendre ou lire, que ce soit de la poésie, des interviews, des extraits de documentaires ou même parfois simplement une voix, une façon de parler avec laquelle on se dit que ça pourrait coller dans une chanson.

Et ensuite, selon les morceaux, on fait le point sur l’intonation des phrases, la façon dont c’est lu, parfois même la dynamique des mots pour que ça colle au mieux avec le rythme du morceau.

Avant, on utilisait pas mal de cinéma et cette fois on a utilisé pas mal de poésie et de théâtre. Il y a du Apollinaire, du Cocteau, du Victor Hugot. Encore du Musset ou du Camus. Et contrairement à « Alba » où nous avions pris un acteur pour enregistrer les voix, pour donner une direction artistique, cette fois nous avons utilisé des enregistrements déjà fait.

 

En parlant de ces extraits, je ne sais pas si tu connais Psygnosis qui fait ça aussi et qui, à la base, avait été influencé par votre travail depuis « Des Deux l’Une est l’Autre ». Qu’est-ce que ça te fait ?

C’est plutôt encourageant et agréable de savoir ça ! De se dire qu’on a pu inspirer quelqu’un. On a joué avec Psygnosis donc je vois très bien le groupe.

La volonté que l’on a depuis le début en composant est d’avoir un langage qui nous est propre et qu’on soit identifiable. Evidemment, d’autres groupes et artistes gravitent autour de nous mais nous voulions une identité et savoir que cela peut servir à d’autres artistes pour créer leur propre langage, c’est effectivement très gratifiant.

 

Très peu de morceaux, de très longues compositions...on ne peut pas dire que l’album soit accessible. Il demande pas mal d’écoutes pour déjà le discerner et encore plus pour le comprendre complètement. Est-ce que tu ne penses pas que c’est aujourd’hui une sorte de défi de sortir un album comme ça à l’heure de Youtube, du streaming et de la musique jetable ?

Oui mais après, les formats longs que nous avons ne sont pas une volonté particulière. C’est simplement que c’est le temps qu’il faut pour que l’on dise ce que l’on a envie. On ne se dit pas « Aller, on va écrire un titre de 18 min et mettre plein de choses dedans », c’est même l’inverse. On cherche à avoir une trame dramatique sur l’album et pour moi, un album d’Hypno5e s’écoute du premier au dernier titre, pour comprendre l’évolution de chaque morceau.

Si tu réussi ça, que tu créés une trame, je pense que le format album est intéressant et primordial. C’est un autre exercice que d’écrire des titres isolés qui sont tous différents les uns des autres. Ça ne veut pas dire que l’on ne pourra jamais faire l’exercice d’un single mais la manière dont on conçoit l’écriture, il faut que ce soit dans une logique avec des albums et des titres longs. Ce n’est pas une volonté mais une nécessité...

 

Et ce n’est pas forcément ce que l’on attend d’Hypno5e de sortir un single de 3 minutes avec un refrain ...

Après ça serait un exercice intéressant pourquoi pas, à l’avenir, d’essayer de matérialiser ce que l’on souhaite dire en 3 minutes plutôt que 10 ...

A l’inverse de tout ça, le titre éponyme est un clip de 18 min ! Personne ne fait ça, vous auriez pu mettre en images uniquement une des trois parties ou faire un « lyrics vidéo » comme tout le monde fait mais, une fois de plus, vous ne faites pas comme les autres. Je suppose que ça a dû être un boulot immense de monter une telle vidéo ?

C’était un pari de tourner un clip de 18 min qui ne soit pas chiant au bout de 5 min ! C’est un défi car un clip peut vite tourner en rond, surtout que l’on nous voit jouer.

Mais c’est nous qui avons fait la chose, autour d’une équipe resserrée. On a été chercher des choses que nous avions déjà et le plus compliqué a plus été le montage pour varier les images. Nous avions pas mal de matériels autour des voyages que j’ai pu faire en Arménie, en Mongolie ou dans le désert de Gobi où j’avais tourné des images. Ces vidéos s’acclimataient bien avec la musique et le concept de cette terre désolée et désertique. On a aussi trouvé ce spot magnifique dans le Sud de la France dans lequel on a enregistré les musiciens. C’est la première fois que l’on enregistre un clip en décor naturel, avant c’était toujours en studio. On en faisait d’ailleurs assez peu avant. On travaille déjà pour le suivant qui sortira dès bientôt (ndlr : c’est déjà le cas avec celui de « Tauca »).

 

On ressort de cette vidéo, et même de l’album, comme d’une séance de méditation. Constamment entre quiétude et violence.

C’est la manière dont on compose, avec des éléments de ruptures. Je sais que, quand on compose, pour puiser toute la force d’un titre, j’ai besoin qu’une partie violente soit précédée d’une partie calme pour qu’elle ressorte encore plus violente. J’ai besoin de ces contrastes, de ces ruptures...j’aurais du mal à faire une musique très linéaire, très violente constamment car c’est comme ça que je vois la beauté et la vie. Tout est fait de contraste.

 

"On cherche à avoir une trame dramatique sur l’album et pour moi, un album d’Hypno5e s’écoute du premier au dernier titre, pour comprendre l’évolution de chaque morceau. "

 

A propos des textes, qu’est-ce qu’ils évoquent. J’ai lu qu’ils évoquaient la Bolivie et les lacs qui s’y trouvaient ...

Ouais, exactement ! Nos albums, en général, sont concentrés autour d’un espace en particulier. Quand je compose, j’essaie de me créer une géographie mentale et cet album, j’ai commencé à l’écrire quand je faisais des repérages pour un documentaire que je vais tourner sur la Bolivie.

Quand j’étais dans le désert de Tauca, j’ai appris qu’il s’agissait avant, il y a 14 000 ans, d’un grand lac qui a disparu et qui a donné vie à ce désert immense. J’ai imaginé l’album comme si, l’espace d’une nuit, l’eau disparue de ce lac revenait, redonnant vie à cette source avec le spectre et les fantômes des gens morts sur ces terres. L’album se passe l’espace d’une nuit, quand les gens reviennent sur leurs terres, là où ils sont morts, lorsque ce désert était encore un lac et une source de vie. C’est le parcours des morts.

 

Tu parlais du label tout à l’heure, Pelagic. Comment ça se passe avec eux ? L’album sort en vinyle, en digipack, il y a plein de tee-shirts en vente...est-ce que tout ça est important pour toi ?

Bah oui, clairement. J’accorde encore pas mal d’importance à l’objet car tout le monde peut écouter la musique en dématérialiser aujourd’hui. Donc c’est important d’avoir un bel objet, des éléments d’interprétation vis-à-vis de l’artwork, du livret, de l’objet même du vinyle. C’est même un passage obligé aujourd’hui puisque le cd se vend de moins en moins et les gens reviennent beaucoup au vinyle, on a autant de ventes de l’un que de l’autre. Il y a quelque chose de plus intéressant pour les gens dans ce que ça dégage quand on l’ouvre, plonge dedans.

Après concernant les tee-shirts et les goodies, c’est le label qui gère et ça ne m’intéresse pas trop, on est un peu en dehors de tout ça.

 

Vous tournez beaucoup et je trouve qu’Hypno5e ressort plus chaotique et viscéral en live qu’en studio. Est-ce que désormais, avec l’expérience, tu as ce paramètre « live » en tête quand tu composes, à ce que donneras le morceau sur scène ?

Forcément oui. C’est surement inconscient mais on a en tête, quand on compose, que tel enchainement ou tel passage sera efficace. On sait qu’on aura plaisir à jouer certains morceaux parce que ça marchera, parce que les gens réagiront et qu’on se fera plaisir sur scène. Sur les premiers albums, on s’en foutait un peu parce qu’on n’était jamais certain de tourner suffisamment. On ne compose pas en fonction de la scène mais c’est dans un coin de notre tête.

 

Je suppose que 2020 va être chargée en concerts ...

Si tout va bien, on a déjà les deux premiers mois de l’année et, à priori, on devrait tourner sur au moins un an, voir un an et demi. On va essayer de faire vivre le projet en live au maximum car « Alba » ne nous avait donné que des dates éparpillées donc on a cette fois envie de jouer partout où ça sera possible. J’espère que d’autres dates seront annoncées bientôt, de développer le groupe à l’international et au maximum en Europe.

Je me souviens avoir discuté avec toi à la sortie de « Acid Mist Tomorrow » et tu avouais n’écouter que peu de musique à l’extérieur. Est-ce que les choses ont changé ? Est-ce que c’est pour être le plus « frais » possible musicalement quand tu composes ?

J’en écoute beaucoup moins que les autres personnes du groupe c’est certain même si j’en écoute pas mal. C’est surtout que j’écoute souvent les mêmes choses (rires). En général, quand j’aime quelque chose, je l’écoute souvent en boucle très longtemps et je ne renouvelle pas beaucoup ma bibliothèque musicale. J’écoute peu de metal mais j’en écoute tout de même de temps en temps. Surtout pour travailler en fait, à la maison. Par exemple, je n’ai pas d’écouteurs ou de casque, je n’ai jamais de musique sur moi quand je suis dans la rue ou quand je voyage. Je n’aime pas avoir de la musique dans les oreilles quand je ne suis pas chez moi.

Pendant les périodes de compositions, j’aime bien me préserver des influences extérieures et avoir l’aspect le plus neutre possible.

 

J’ai fais la chronique du dernier album de Leprous dernièrement et ai eu un certains nombres de retours et de critiques car le groupe n’ai plus assez metal, trop pop, etc...et j’ai pensé à vous ! Je suppose que vous avez déjà dû avoir ce genre de critiques, des gens hermétiques qui ne vous trouvent « pas assez metal », « trop comme ça.... » ?

Au début oui. Pour tourner on galérait car nous n’étions pas assez metal pour des plateaux extrêmes mais bien trop violents pour des concerts plus généralistes. Du coup, les gens ne savaient pas où nous mettre, comment nous caler ni à qui nous pourrions plaire. Depuis « Acid Mist Tomorrow », les choses sont mieux et nous avons tournés plus intensément donc les choses se sont améliorés. « Alba » a un peu décontenancé par son caractère acoustique, certains se sont demandés où nous allions, si nous arrêtions complètement le metal ou pas (rires).

Après, je supporte que des gens ne supportent pas ce que nous faisons mais ceux qui nous parlent aiment le groupe donc c’est finalement dire à dire.

 

" Je n’ai pas d’écouteurs ou de casque, je n’ai jamais de musique sur moi quand je suis dans la rue ou quand je voyage. Je n’aime pas avoir de la musique dans les oreilles quand je ne suis pas chez moi. "

 

Est-ce que tu as déjà des pistes pour un futur album comme celui-ci est terminé depuis déjà un an ?

Pour Hypno5e, une partie du prochain album est déjà composé. On va rentrer en studio tranquillement en studio entre nos dates et on espère le sortir assez rapidement, avec un délai plus rapide qu’entre celui-ci et « Shores ». On va prendre notre temps mais on aimerait réduire les échéances et le proposer assez rapidement.

 

Je te laisse terminer cette interview, si tu veux dire quelque chose que je n’aurais pas évoquer ...

 

Ecouter l’album mais surtout, venez le voir en live. C’est là qu’il prendra toute sa force ! Venez nous voir en concert (rires).

interview réalisée par Eternalis

1 Commentaire

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TheReverend13 - 06 Novembre 2019:

Merci pour l'interview, une fois de plus ! Hypno5e, c'est un groupe qui me tient énormément à coeur, et j'attends avec hâte le nouvel album. J'ai écouté les 2 extraits proposés et ça donne vraiment l'eau à la bouche. Et je pourrai enfin les voir en live, après toutes ces années où j'ai pas arrêté de les rater.

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