Faire une carrière solo, c'est pour un artiste trop à l'étroit dans son groupe le moyen d'exprimer sa créativité sans bornes. Ou, pour certains, taper dans le pot à pièces et les pots de miel sans avoir à partager, diront les mauvaises langues. Parfois la carrière solo explose dans les flons flons et le succès, comme pour Michael Jackson, Bjork. Ou encore Calogéro : "Je joue de la musique, oh oui, de la musique.". Il va falloir que je me fasse trépaner pour éradiquer cette daube. Mais le plus souvent, partir tenter sa chance loin de son groupe se solde souvent par une cuisante descente de carrière. S'il avait su, Paul Mc Cartney aurait peut-être gardé les Beatles bien au chaud, et John Lennon aussi.
Sorti de
Porcupine Tree,
Steven Wilson a pris une autre trajectoire : inexorablement et tranquillement ascendante, explorant son univers musical au mépris de toute considération commerciale, et révélant toute l'étendue de son talent considérable. Avec un "The
Raven That Refused To Sing" progressif en diable, ou le concept album Women Friendly très réussi "
Hand Cannot Erase", sa musique avait déjà élargi son spectre bien au delà du metal progressif. Jazz, rock, pop, musique psychédélique, aucun détour ne lui faisait peur. Même pas la pop.
Quand
Steven Wilson a annoncé faire un album de pop, justement, difficile de ne pas frissonner en imaginant une catastrophe industrielle à base d'égo surdimensionné et de choix mélodiques regrettables. En voyant la pochette, où il expose en gros plan sa bouille de premier de la classe à lunettes, et exhibe ses épaules de serpent (Copyright Vincent Moscato, dont les paraboles fleuries empruntées au doux monde du rugby me ravissent tous les jours), j'ai craint le pire. On les connait, les producteurs aux bagouses rutilantes qui vous donnent du "Vas-y coco, si tu fais de la pop, tu auras le monde à tes pieds". Ce n'est pas comme Daniel Gildenlöw, qui peut faire admirer sur la pochette du dernier
Pain Of Salvation son dos en V tatoué et musclé, fleurant bon la surpuissance de l'homme Alpha, qui fait transpirer les donzelles et force le respect craintif de ses congénères. Un gars maigre à lunettes, ça doit cacher son image sous des artworks abstraits. Mais en plus
Steven Wilson parait bien décidé à graver ses lunettes dans le marbre et faire de cette tare de cour de récré un atout mis en avant. Sur un album pop de chanteur solo, tu as la tête du chanteur en gros plan, et pi c'est tout. Hein, coco.
Tout ça pour dire que la pochette a bien failli me dissuader d'écouter ce nouvel opus (ça fait bien de dire des mots en latin). Pourtant, ce nouvel album commence en terrain connu, avec son titre éponyme "
To the Bone" (dire éponyme dans une chronique de disque ça fait toujours bien aussi), avec une pop/rock sur le mode progressif de haute volée, tout à fait dans la lignée de son style habituel. On peut remarquer un habillage plus clairement pop, avec force percutions sautillantes, choeurs féminins entêtants, basse funky, piano rêveur soulignant l'envolée finale. Et les guitares inhabituellement sages. "
Nowhere now" poursuit dans cette direction, avec encore un allant primesautier et foncièrement positif. Elle est loin, la noirceur d'un "
Raven that refused ...".
Avec le troisième morceau Pariah, on s'aperçoit que le bougre ne se contente pas de changer les oripeaux de ses compositions, mais part dans des contrées inexplorées. Ici, une ballade presque Trip Hop, où la voix de Ninet Tayeb exprime toute sa sensualité, explosant dans une magnifique gerbe violette et rosée, qu'on voit d'aileurs dans le clip de "Pariah". Les plus observateurs d'entre vous auront reconnu cette explosion tellurique : c'est bien celle qu'on peut voir dans la dernière pub d'un célèbre fabricant de préservatifs. Ou un apollon colle d'un seul coup de démonte pneu au lit sa donzelle, lui déflagrant le minou dans un son et lumière digne du bouquet final du feu d'artifice de Royan. Il faut avouer que la fin de Pariah fait un peu cet effet, vous laissant pantelant et chancelant de plaisir, alors que le bellâtre de la pub adresse un air fat qui veut dire : "Et maintenant, à qui le tour ?".
Avec le morceau suivant, "
Refugee", il nous refait le coup de la progression/explosion, et on se fait encore avoir. On en redemande, même. On le voit bien arriver, il prend son temps pour faire son petit effet, comme d'habitude, dira-t'on. La plupart des morceaux dépassent allègrement le cap des 5 minutes, ce qui n'est pourtant pas formaté pour la high rotation sur les radios, coco.
La métamorphose en pop star arrive sur "Permanenting" qui est très années 80, pop anglaise canaille ciselée comme une bague de fiançailles, parfaite pour partir faire du shopping entre copines. Est-il allé trop loin ? A-t'il voulu tester ses limites ? Ou les notres ? Ou a-t'il voulu imposer son choix, comme un coming out flamboyant ?
"Blank Tapes", encore en duo avec Ninet Tayeb, est court, épuré, tout en douceur, évident. Guitare sèche, voix, un voile de flûte, quelques notes de piano.
Au début de "People Who Eat
Darkness", on entend le souflle de l'ampli, les doigts qui glissent sur les cordes :
Steven Wilson lâche enfin les chevaux. Dans un rock enlevé drivé par la batterie, assez typé anglais rebelle, qui est aussi le morceau un peu sombre de l'album.
"Song of I" pourrait presque passer pour un morceau de Bjork, avec sa rythmique Trip hop clinique et claquante, son atmosphère de huis clos entre un homme et une femme. La chanteuse Sophie Hunger l'accompagne, un peu comme Zazie à l'anglosaxonne. Le morceau est presque épique en douceur, s'intensifiant par palliers successifs. Un des sommets de l'album, où on se dit que
Steven Wilson a réussi son coup avec une maestria insolente. C'est juste, percutant, en plein dans le mille, là où on ne l'attendait pas.
"
Detonation", avec ses 9 minutes bien tassées, fait un peu la synthèse de cet album, tantôt enjoué, puis plongeant dans une intensité angoissante, à la fois froid dans sa forme (l'usage des boites à rythmes ou samples), et chaud dans sa puissance. Une batterie bien réelle arrive enfin pour appuyer là où ça fait mal, puis ça remonte dans l'éthéré, avec des percus un peu latines en fond et des nappes de claviers sorties de Miami
Vice. Encore une basse funk, de la strat claquante, puis un solo qui s'emballe. Et ça marche. Salaud ! On a un peu l'impression d'être la petite catin de
Steven Wilson, avec laquelle il joue en stimulant ses petites oreilles à sa guise.
L'album se termine sur "Song Of
The Unborn", qui est plus calme et reposé, et sonne un peu plat après l'orgie de sensations qu'on vient de subir avec le plaisir coupable de la pomme d'amour qui colle aux dents. Si
Steven Wilson avait terminé par "
Detonation", ça aurait été le plus logique. Mais finir par le calme de Song Of
The Unborn remet tout l'album dans son unité d'album pop de
Steven Wilson.
Il a voulu le faire, il l'a dit, il l'a fait, et il l'a réussi. Le pire, si j'ose dire, c'est que c'est peut-être son meilleur album. Mais ça, c'est le temps qui le dira.
Un excellent album, d'un artiste hors pair, merci pour la chro...
Cet album est de mon point de vue, une expression libre et sans contrainte d'un artiste que ne sent pas d'avoir quoi que soit à prouver à qui que ce soit. Exposer aussi clairement des influences disco ou encore celle de Abba...
J'imagine que là, j'aurais fair fuir les derniers fans de Porcupine Tree mais bon, je sais ou ils seront allés: rejoindre ceux des premiers albums d'Opeth. Steven et Mikael ont un point commun: ils ne regardent pas en arrière et tracent du coup leur route.
Je suis pas ultra fan de cet album dans l'ensemble (en tout cas pour l'instant), mais alors Permanating... quel tube.
Pour faire du shopping ça je sais pas, mais pour ce qui est de mettre l'ambiance au bar le vendredi soir : testé et approuvé, ça fait un carton à mon bar local. Voir des gens (de tous âges) danser sur du Steven Wilson est pour moi totalement extatique, chapeau l'artiste !
Meme en faisant de la pop, Steven Wilson excelle. Si la pop était comme celle là, j'en écouterai. Ce mec n'est pas capable de faire de la merde, c'est juste incroyable.
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