Je m’étonne encore qu’après presque 4 décennies au rythme de 1 album tous les 2 ans environ, je ne me sois jamais lassé de la musique instrumentale de
Joe Satriani. Pourtant, et contre toute attente, je lui serai resté fidèle jusqu’à ce jour. Que voulez-vous, sans pour autant pratiquer la guitare moi-même, j’aime la manière dont le musicien appréhende encore et toujours cet instrument. Sa technique ne se substituant jamais au détriment de la mélodie. Tel semble avoir été d’ailleurs son seul vrai leitmotiv durant toutes ces années.
Cela étant dit, il y a une vingtaine d’années environ, malgré cette constante capacité à savoir nous pondre des mélodies bien troussées, le guitariste me donnait par trop souvent l’impression de ne pas chercher à vouloir se renouveler outre mesure.
Sentiment là aussi confirmé par des Set-List de concerts ne piochant principalement que dans ses 4 ou 5 premiers albums à chaque fois, tandis que la recherche stylistique de ses pochettes d’albums allaient, elles, jusqu’à revêtir l’aspect d’un travail franchement à minima, pour ne pas dire bâclé. Celles de "
Strange Beautiful Music" et de "
Is There Love in Space ?" comptant parmi les plus représentatives de ce constat.
C’est quand le guitariste fit paraitre "
Black Swans and Wormhole Wizards", en 2010, que ses plus fervents fans entrevirent un changement notable et ô combien salvateur. L’ajout nouveau d’un clavier Fender Rodes se mêlant par endroits, avec une franche autorité, à quelques mélodies ouvertement Jazzy, avait ainsi eu de quoi nous faire dresser l’oreille. Mais c’est véritablement au moment où le fidèle Jeff Campitelli décidait de prendre congé de Satriani, après une collaboration de quelque 20 années, qu’une mue caractéristique s’opéra définitivement dans la musique du Satch’. Pensez-donc, avec des noms tels que Vinnie Colaiuta, Marco Minneman ou, depuis quelques temps, Kenny Aronoff derrière les fûts, le chauve guitariste aurait franchement eu tort de se dispenser du lexique musical et technique de tels musiciens.
L’incroyable "
Unstoppable Momentum", paru en 2013, ouvrait ainsi, et avec quelle maestria, une nouvelle ère pour le désormais sexagénaire. 10 ans plus tard, et quand bien même "
What Happens Next" (2018) faisait figure de « pas de côté », "
The Elephants of Mars" prouve, du haut de ses 14 titres, que le guitariste américain a comme durablement retrouvé « le feu sacré » qui l’animait jadis.
Aidé par une rythmique parmi les plus époustouflantes dans la carrière du maître six cordiste, Satriani aura aussi re-convié Eric Caudieux pour assurer l’enregistrement, les arrangements et les claviers d’un disque que l’on pourra d’emblée qualifier de particulièrement ''goûtu''. De plus, outre sa très originale et très jolie illustration, "
The Elephants of Mars" compte parmi ces albums où chaque instrument est admirablement mis en valeur. A l’écoute de ce pavé de plus d’une heure (ce qui est sans doute un peu long) on pourra instantanément mesurer à quel point le guitariste ne se sera réfréné en rien d’un titre à l’autre. C’est sans doute en partie à cause de ça que j’aurai eu beaucoup plus de mal à apprivoiser ce cheptel d’éléphants. Entre cassures multiples, mesures impaires par endroits et arrangements plus tarabiscotés qu’à l’accoutumée, 10 écoutes attentives au moins m’auront ainsi été nécessaires pour m’imprégner et m’immerger pleinement dans les méandres de ce disque.
Le fait est que Satriani n’ayant plus rien à prouver sur le plan technique depuis des lustres, il n’hésite plus à laisser une place importante aux musiciens qui l’accompagnent. Ils ne sont ainsi pas rares les moments où la basse de Brian Beller fait des merveilles. Au même titre que les savantes et savoureuses tourneries de Kenny Aronoff. L’homme ayant, semble-t-il, pleinement pris ses marques depuis ses débuts chez le guitariste.
Autant dire qu’avec une telle répartition des rôles, aucun morceau ne sent ici la « redite ». Mieux encore, se délestant de son penchant pour le gros Rock, Satriani ose pour la première fois s’aventurer en territoire Jazz Rock (celui d’un Weather Report, par exemple).
Ainsi, jamais aucun album de
Joe Satriani ne se sera montré aussi versatile et aventureux. Ceux qui ne jurent habituellement que par l’aspect le plus Rock de Joe risquent ainsi de déchanter. Pour tous les autres, ceux qui aiment parfois être bousculés et sortir à l’occasion de leur zone de confort, ceux-là donc risquent de placer ce "
The Elephants of Mars" dans le carré de tête des albums les plus jouissifs qu’aura réalisés jusque-là cette sommité de la six cordes.
Cependant, dans ce foisonnement d’ambiances et de liberté artistique que se sera accordé (et comme jamais) le guitariste, je ne retrouve pas sur ce disque l’accroche habituelle que je lui connaissais dans l’exécution de la plupart de ses chorus. Quoi qu’il en soit, même si mes préférences se porteront davantage en direction d’albums tel que "Shapshifting" (2020), "
Unstoppable Momentum" (2013), "
Engines of Creation" (2000) ou "
The Extremist" (1992), l’homme nous démontre toute sa capacité à rester attrayant. C’est d’ailleurs dans cet état d’esprit que le guitariste avait envisagé son enregistrement : faire de ce 18ème album son disque le plus ludique en ne s’imposant aucune barrière. Le guitariste allant même jusqu’à s’effacer complétement de la pochette. Une première (ou presque). Quoi qu’il en soit, avec un disque de cette teneur, le statut dont jouit encore et toujours le guitariste n’est pas près de s’estomper. Encore une fois, bien joué !
17/20
Merci pour la chro. Elle me donne envie d'écouter l'album, moi qui ait décroché depuis What Happens Next. Je voulais surtout rebondir sur votre - intéressant - échange avec Kingeddie.
Quand on considère la carrière de musiciens ou groupes qui oeuvrent depuis 40 ans ou plus, difficile d'imaginer qu'ils puissent sortir uniquement des must have ou que nous ne ressentions pas un (gros) chouia de lassitude à un moment donné, quand bien même ils changeraient un peu de style. Et quand ils changent, nombreux - dont moi souvent - sont ceux qui le leur reprochent. Ainsi va la vie. Ceci dit, pour Malmsteen, plus que son manque d'évolution stylistique, je lui reproche surtout de ne pas avoir été capable de maintenir la qualité des 3 ou 4 premiers albums. Je n'ai jamais tenu grief à Motorhead de n'avoir guère évolué dans sa carrière (et qui a aussi quand même des skeuds un peu en mode en roue libre).
Merci pour cette chronique fort bien écrite et retraçant habilement le parcours du Satch.
Tout comme Kingeddie, j'ai trouvé une baisse de niveau après Crystal Planet et j'ai arreté d'acheter ses disques après is there love in space ?
Pour autant c'est LE guitariste qui m'a fait commencer la guitare , N°1 des guitar hero (Steve Vai pas très loin ...)
Pour moi il a toujours été sous estimé et franchement peut importe si la qualité des ses albums est désormais moindre, il restera toujours sa patte et son toucher inimitables
@ samolice: Je te rejoint en bien des points sur ce que tu as dit ici. Pas facile de se renouveler quand on a plus de 10 albums au compteur. Pourtant, quand tentative il y a (et les cas sont nombreux), il est assez curieux de voir à quel point nous pouvons être parfois/souvent "psycho-rigide", hermitique et ou carrément allergique quand certains de nos groupes de coeurs osent s'écarter du style qui les aura rendu célèbres. Je pense finalement que tout n'est qu'affaire dévolution dans nos vies et histoires personnelles. La musique s'en faisant souvent l'écho. Plus qu'on ne croit !
Concernant Malmsteen (que j'ai définitivement laché après Fire and Ice), je ne peux là aussi qu'arborer dans ton sens aux vues de ce que j'ai pu voir et entendre encore tout récemment.
@cracoucass: Attention ! La qualité n'est pas moindre chez ce guitariste selon moi. Il faut juste accepter (intégrer) que Satriani ne cherche pas a satisfaire, ou simplement reproduire des albums tels que Surfing with the Alien ou The Extremist. Une chose demeure pourtant, et c'est sûrement en ça que je lui suis toujours resté fidèle, c'est qu'il y a un "son" et une éthique mélodique chez ce guitariste là. Faut-il se donner plus de temps désormais pour embrasser pleinement la musique instrumentale de Joe ? Je le crois assez ! En éprouverons-nous l'envie ou en avons-nous simplement le temps dans ce monde de l'immédiateté ? Vaste question. Quoi qu'il en soit, ce ELEPHANT OF MARS ne pourra laisser insensible quiconque. Que l'on aime, ou pas, les chemins empruntés par cette sommité de la guitare instrumentale.
Merci très sincérement, à tous, de l'intérêt que vous aurez porté à ma petite bafouille.
j'etais déjà intervenu sur la chronique du dernier Reb Beach, guitariste émérite de Whitesnake (entre autres) qui venait de sortir un album instrumental (assez bon malgré tout) peu de temps avant celui de John Petrucci pour arriver à la conclusion que ces immenses artistes n'ont plus rien à prouver et que malgré tout ils continuent leur oeuvre en ne choisissant pas la facilité et en essayant toujours d'aller un peu plus loin dans leur exploration...mais la vraie conclusion c'est que ce genre de production ne s'adresse qu'à une infime minorité (dont nous sommes!) et qu'il sera de plus en plus rare d'en trouver car même chez les hardos on a du mal à accrocher ...donc profitons-en, pendant qu'il est encore temps..
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