Eux n'étaient pas des gars de Seattle bien sûr, mais ils avaient en commun cette essence très spéciale qui les rapprochaient assurément des autres pionniers de cette même arène. De toute façon, quand on voit que même les
Malfunkshun ou les fameux Melvins, constamment reliés à ce mouvement grunge, étaient exclus de cette ville sacrée d'où émergeaient, on ne sait trop comment, des dizaines voire des centaines de groupes sortis du néant, sans doute programmés pour briller sous les projecteurs, on a vite fait de se dire que la destination, le lieu importe peu finalement. Alors est-ce ces foutus kilomètres insignifiants qui feront que telle ou telle formation qui n'a pas eu l'opportunité (ou plutôt la chance dans ce cas-là) d'ouvrir ses bagages au bon moment et avant toute chose, sur la propriété de Seattle, permettront de déclasser les mecs qui pratiquent une musique hybride relativement similaire et puis partagent exactement les mêmes idées, mais qui sont nées ailleurs ? On s'en tape bien le gosier de savoir que l'on produit du rock alternatif (par exemple) saupoudré de quelques notes jazzy : être grunge, ça se ressent au fond de nous, dès les premières notes de musique... Mais au fond, ce qui nous intéresse vraiment ici, ce sont donc les
Screaming Trees, le vent de liberté par définition n'ayant cessé de vivre qu'au gré des vocaux saisissants du frontman Mark Lanegan et des leçons de pré-grunge présentées par les quatre membres de ce combo, à commencer par cet EP «
Other Worlds ».
Un peu sale, certes, miteuse, pourquoi pas, le son d'époque date un peu aussi c'est un fait, mais la petite production à six titres, première des Ricains de
Screaming Trees, continue à posséder un certain charme que nous ne pourrions dégoter de nos jours. Les titres qui figurent ici sont tout à fait calibrés pour du punk ou du garage rock, aucune pièce ne dépassant les trois minutes, mais après plusieurs écoutes, on se rend facilement compte que ce quart-d'heure musical, très court effectivement, suffit à sentir le talent qui est en cette jeune formation. C'est à l'ancienne, produit par un label local du nom de Velvetone et distribué par K Records, label punk/indie rock d'ailleurs inspiré, entre autres, par SST Records (à noter que le combo signera avec eux en 1986 et rééditera ce même objet en format CD un an plus tard). Quelques mois après leur formation, les revoilà déjà avec un EP «
Other Worlds » qui sent bon le hard-rock, les fleurs et les cheveux longs. Ça reflète, comme nous le disions précédemment, une sensation de liberté artistique toute trouvée et on pourra ainsi toucher du doigt les ressemblances avec les futurs
Truly (« Pictures in My Mind » ou « The Turning ») et
Nirvana qui se formeront ensuite (« Barriers » ou « Now Your Mind Is
Next to Mine »).
Du coup, par qui pourrait bien être influencé
Screaming Trees ? Et bien, comme pour la totalité du modèle (ou presque) issu du proto-grunge, par des artistes qui ont révolutionné le monde de la musique des années '60 à '80, la doublette
Led Zeppelin/
Black Sabbath en particulier et les Stooges pour le côté punk de la chose. Ce qui est sûr, c'est que la formation est malgré tout très imprégnée par le hard-rock psychédélique comme il est possible de le remarquer sur « Like I Said » notamment. Ces airs un peu hippies semblent avoir obtenu leur place dans le paysage, exprimant volontiers une positive attitude franchement agréable à l'écoute qui n'est pas sans rappeler les compos enjouées des Beatles. La forme est assez classique évidemment, mais les guitares blues-country qui résonnent en fond permettent au groupe de prospérer et de s'enrichir dans un style aussi varié qu'enraciné dans les traditions rock de l'époque.
Ce n'est pas étonnant non plus de se retrouver face à des morceaux témoignant d'une identité tellement forte que ceux-ci serviront même de modèle aux accroches musicales de
Truly. En particulier « Pictures in My Mind » qui, lorsqu'on connaît l'univers du groupe cité, n'en devient que bien meilleur : le fait est qu'il faut toujours revenir aux sources des choses pour mieux les comprendre et les juger. Ce rapprochement se révèle, en outre, encore plus intéressant que le batteur Mark Pickerel ne sera nul autre que l'un des membres fondateurs et piliers, cinq ans plus tard, de
Truly. Cette autre pièce se veut nettement plus fouillée que le reste de cet EP, en effet, à la fois complexe dans les mélodies et très progressive sur la forme et les changements de rythmes. Les vocaux sont étourdissants, psyché, monocordes et en tendant l'oreille sur les moindres détails artistiques, on arrive parfois à en retirer une sorte de souffle celtique très rafraîchissant et bien pensé avec une mélodie principale vraiment efficace. « The Turning » confirme ces dits, à savoir que le chant de Robert Roth serait donc très inspiré par celui de Mark Lanegan que l'on pourrait qualifier d'hypnotique et de particulièrement pénétrant.
Nous avons aussi quelques approches plus punk, post-punk précisément, sur la seconde moitié de ce disque. La petite guitare acoustique sert d'introduction à ce « Barriers » qui contient une certaine hargne emmitouflée derrière un chant clair que l'on rapprochera bien vite de celui de
Kurt Cobain et même si le final se veut on ne peut plus rageur, la violence du punk originel n'est tout de même pas comparable, mais, c'est dans l'esprit du grunge... Tout comme « Now Your Mind Is
Next to Mine » où Lanegan pousse son chant clair vers des vocaux éraillés, toujours à la façon de ce futur leader de
Nirvana, inconnu pour l'heure. De plus, vous aurez bien fait de signaler qu'en effet, pour un groupe de pré-grunge, la distorsion est assez faible chez les
Screaming Trees par rapport à certaines formations la pratiquant avec outrance. Quelques guitares distordues sur «
Other Worlds » pas plus, entraînant, pour le coup, un solo assez sympathique et un peu de punk sous forme expérimentale, aéré et pop comme sur les deux autres morceaux sus-cités.
«
Other Worlds » est une production assurément cool, en rupture avec les tracas de la vie courante, qui respire une authenticité et une liberté artistique assez incroyable. De l'herbe ? Non, juste un peu de hard-rock hippie pour la détente, un soupçon de rock psyché rempli de fleurs et de couleurs pour t'endormir et peut-être du post-punk un brin énervé illustrant ce refus de l'autorité. Peace and Love mes frères...
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