C'est à pas de loup que déambule dans les plaines doom gothiques ukrainiennes un jeune quintet, avec le secret espoir d'en découdre avec une rude concurrence, essentiellement venue des quatre coins du parc metal européen. Guerroyer avec pour unique argument une simple démo de quatre cartouches dans ses cartons, tel est le pari osé lancé par le combo issu de Kharkov. Décidé à faire douter ses homologues, à l'instar du quintet russe Aut Mori, du combo cubain Flowers Of
Evil, voire
Amederia, formation russe déjà plus expérimentée,
Mortalium a fait appel au label Siore Immelstorn Records pour assurer sa production et sa distribution. C'est dire qu'il s'est montré à la fois prudent dans sa démarche et soucieux d'une mise en valeur optimale quant à la réalisation de son premier opus.
Qui sont les maîtres d'oeuvre de cette galette d'à peine plus de dix-sept minutes ? Commençons les présentations avec les trois membres fondateurs, concourant chacun à veiller tant aux qualités techniques de l'instrumentation et de la partie vocale qu'aux arrangements de la rondelle : la chanteuse et guitariste Maria (Manetta) Nosyk, le bassiste Sergey (Navi) Yukhno et le claviériste et chanteur Yaroslav (
Knell) Badradinov. S'adjoignent à ce trio : le guitariste Vadym (Moonsalvate) Fesenko et le batteur Daniil (Dani Elle) Gayvoronskiy. L'ensemble ainsi formé évolue dans un doom gothique évanescent, parfois tonique, voire heavy. Et ce, le long d'un défilé de notes brumeuses, conférant au cadre ambiant une patine sombre, parfois lugubre, même si quelques sulfureuses lumières mélodiques, telles de fantomatiques gorgones, s'insinuent dans cet étrange paysage lunaire. L'artwork de la pochette indique déjà, par sa palette de couleurs résolument axée sur les teintes brunâtres du cadre enserrant un malheureux papillon, que l'austérité harmonique et rythmique est de mise.
Les parties techniques s'avèrent de bon aloi, au regard des soli et de l'adroite complémentarité des instruments entre eux. De son côté, le timbre limpide et un poil acidulé de l'interprète vient taquiner les médiums, avec quelques modulations, qu'on aurait aimé moins timides. Par ailleurs, si les enchaînements s'effectuent convenablement, les finitions, en revanche, ne sont pas toujours des plus heureuses, notamment au niveau des accords et des chûtes en bout de piste. Que nous réserve alors cet énigmatique ballet d'obédience gothique ?
Le parcours initiatique commence par une mise en relief de l'empreinte doom gothique, dans un climat relativement invitant. C'est ce que révèle l'entame de l'opus qui n'est autre que son titre éponyme. Ce morceau, usant d'une rythmique en mid-tempo, laisse vrombir ses riffs jusqu'à nous conduire à des couplets bien ciselés et à des refrains joliment mis en valeur par les claires et chatoyantes impulsions de la sirène, à la façon d'
Unshine. Elle laisse également s'exprimer une orchestration riche en sonorités synthétiques, desquelles s'échappent quelques perles de pluie. Une intrigante fêlure rythmique s'observe alors avant que de subtils arpèges au piano échangent quelques notes avec une guitare frondeuse. A ce stade-là de notre périple, on se dit qu'on a bien fait de poursuivre l'aventure.
C'est ce qui semble être le cas à l'aune de l'entraînant voisin. Les riffs deviennent soudain plus acérés et la rythmique plus imposante, voire heavy à ses heures. Ici, un vent synthétique se lève, ondule, souffle inlassablement dans les branches de l'arbre orchestral. Deux soli de guitare parviennent néanmoins à faire entendre leurs gammes au milieu de ce tumulte instrumental, au demeurant non dénué de cohérence. Cependant, couplets et refrains suivent une ligne mélodique assez terne, si bien que l'on a bien du mal à y trouver un point d'accroche. Au final, ces quelques trois minutes s'avéreront trop linéaires pour nous retenir. On passera donc son chemin.
La seconde moitié de la galette relèvera un tantinet la sauce, même si quelques brumes atmosphériques s'invitent à la danse. On appréciera l'exquise saveur des séries de notes délivrées par un piano trônant au beau milieu d'un « In
Sadness and Fear » éminemment gothique, nuancé dans ses harmonies, sulfureux dans ses couplets, un poil nonchalant dans ses refrains. On pénètre alors dans une orchestration imposant un climat plombé, insécurisant, trouble, dans la lignée d'Aut Mori. L'appel d'un synthé distillant quelques notes gémissantes, tel un un violon sanguinolent, achève de nous convaincre de la torpeur transpirant tant des lignes harmoniques que de l'écriture des paroles.
A la lumière de quelques chaleureuses notes de guitare acoustique et d'une belle profondeur de champ sonore, rien ne laisse présager de ce qui va suivre sur l'outro « Worms Are Waiting ». Une rythmique épaisse et des riffs en tapinois viennent à la rencontre d'un serpent synthétique au réveil. L'ambiance s'avère alors plutôt pâteuse, manquant singulièrement de pep. Un joli solo de guitare tente alors de se faire entendre mais n'échappe pas à la répétibilité de ses arpèges. Même le timbre délicat de la jeune interprète, à la façon de
Solisia, ne parvient que malaisément à relever des couplets embourbés dans une fadeur inextricable. Malgré quelques tentatives de montées, le timbre de la belle demeure trop monocorde pour nous séduire.
On ressort de l'écoute de la petite rondelle un peu frustré à la fois par un manque d'allonge du propos musical et par une insuffisance de luminosité, voire de précision, sur le plan des harmonies. Musiciens et vocaliste font de leur mieux pour tenter d'aviver la flamme de l'auditeur et parfois nous interpellent. Mais, à la longue, on craint de se perdre dans un épais brouillard atmosphérique ayant pour corollaire un méandreux chemin mélodique. Difficile, dans ce cas, de garder intacte notre motivation à les suivre jusqu'au bout de la dernière piste. Qui plus est, quelques défauts de production émaillent cette jeune entame. Autant dire qu'il en faudra davantage pour venir inquiéter
Amederia sur ce terrain doom gothique.
On conseillera cet EP aux amateurs du genre gothique à chant féminin pour une ou deux écoutes, pour le plaisir de la découverte. Pour d'autres publics, en revanche, la captation de leurs tympans risque d'être plus aléatoire. C'est dire que l'on en attend plus pour franchir inconditionnellement le pas de l'acquisition.
Le groupe a néanmoins les armes techniques pour pouvoir nous impacter davantage qu'il ne le fait ici. Il dispose donc d'une belle marge de progression et le temps nécessaire à la mise en valeur de son projet artistique. Un zeste de maturité en plus et il saura peaufiner ses arguments pour nous rallier à sa cause. Affaire à suivre donc...
Vous devez être membre pour pouvoir ajouter un commentaire