Depuis plus de vingt ans,
The Devil Wears Prada avance à contre-jour comme un groupe qui aurait toujours su que sa musique était vouée à l’usure, à la chute lente plutôt qu’à l’explosion finale. Relativement loin des clichés d’un metalcore bravache, les Américains ont progressivement troqué la violence frontale contre une introspection maladive, jusqu’à faire de cette fatigue émotionnelle une signature singulière.
Leur sommet créatif ne se trouve pas dans la jeunesse mais dans la maturité.
Transit Blues reste leur œuvre la plus poignante, un disque à la fois lourd et étouffant où la dépression devient matière sonore et où chaque riff semble porter le poids du doute. Cette trajectoire trouve un certain accomplissement avec
Color Decay, véritable confession à cœur ouvert où le quintet abandonne presque toute posture pour ne laisser subsister la fragilité, la peur et l’épuisement, comme si le deuil était enfin accepté.
À l’inverse, certains chapitres apparaissent aujourd’hui comme des fondations fragiles.
Dear Love: A Beautiful Discord, brouillon et trop ancré dans son époque, peine à exister autrement que comme une ébauche maladroite.
8:18, quant à lui, donne l’impression d’un collectif hésitant, coincé entre agressivité passée et identité future, sans jamais trouver l’angle juste.
C’est donc entre ces sommets crépusculaires et ces faux départs que s’inscrit le neuvième essai
Flowers, non comme un renouveau mais comme une gerbe déposée sur une discographie qui a appris, album après album, à faire de la tristesse un langage et une force, une parenthèse plus calme et résigné devant les ruines de leur propre histoire. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’orientation presque alternative/pop qu’a prise notre combo sur la majeure partie de l’album. Là où leurs débuts étaient noyés de riffs agressifs et de hurlements viscéraux, l'édifice préfère souvent les mélodies psychologiques, les lignes vocales claires et les constructions presque “easy listening”, une évolution que l’on peut juger comme une maturité bienvenue ou au contraire comme un affadissement expressif.
La quasi absence de screaming devient rapidement évidente : loin de l’assaut brutal que l’on connaissait, les voix se font plus posées, le chant clair domine, et quand les parties hurlées surgissent, elles ont souvent un rôle plus textural qu’expressif, en atteste un
For You où l’approche s’apparente à une ballade émotionnelle, où la mélodie et l’élan pop-rock prennent le pas sur l’agressivité et où les lignes vocales, larges et chantées, deviennent presque cinématiques avant qu’une brève déflagration plus colérique n’apparaisse à mi-parrcours. Les influences pop et rock mélodique ainsi que les refrains, redondants et accrocheurs, s’insinuent dans les arrangements et illustrent parfaitement cette volonté d’émotion directe plutôt que de puissance brute, un choix qui sépare autant qu’il rapproche les auditeurs selon leurs attentes.
Sur ce point, l’album dégage une ambiance mélancolique mais paradoxalement porteuse d’un certain espoir, comme si la tristesse n’était plus une fin en soi mais un point de départ vers quelque chose de plus apaisé. Les textes parlent d’anxiété, de perte ou de solitude comme dans
So Low, où l’on se demande « why the highs always feel
So Low », cette sensation d’être pris dans une chute sans fin qui, paradoxalement, ouvre la porte à la possibilité de remonter. Pourtant, la musique qui porte ces thèmes est souvent lumineuse, presque rassurante. Les claviers aériens, les synthés planants et les percussions qui flirtent avec des rythmes plus pop créent une atmosphère presque « légère », qui contraste avec le malaise des paroles, un effet qui donne à l’ensemble une impression d’apaisement malgré le tourment intérieur.
Ce décalage entre réflexion sombre et sonorités presque optimistes incarne bien l’ambiguïté émotionnelle de l’album, comme si nous étions invités à reconnaître la douleur, mais aussi à en sortir, ou du moins à l’accueillir avec plus de clarté qu’une simple plainte désespérée.
Cette vision moderne du metal, fondée sur des mélodies pop-sensibles, des structures naturelles et une émotion accessible, a ses vertus mais elle met aussi en lumière des limites évidentes. Ce penchant pour cette « délicatesse » laisse parfois les compositions trop lisses, répétitives et sans relief instrumental véritablement marquant. Là où des dissonances ou des ruptures pouvaient autrefois créer de l’intensité,
Flowers préfère des progressions standards qui donnent l’impression d’un confort musical qui manque d’audace.
Un morceau comme
Ritual révèle bien ce paradoxe. Si le titre est capable de capturer un sentiment d’exploration rythmique et de brouiller les lignes entre pop et metal, il finit par s’articuler autour d’un motif répétitif et assez prévisible et les mêmes progressions se répètent jusqu’à créer une ambiance circulaire plus confortable qu’explosive. Et si le refrain est catchy, il manque de ruptures structurelles ou de moments instrumentaux réellement marquants qui pourraient rendre le morceau mémorable hors de ses qualités d’accroche facile, un des nombreux symptôme de cette musique accessible qui finit par sonner… un peu trop conventionnel.
En conséquence, cette aspiration à la poésie de la dépression et de la maladie mentale, admirable en théorie, ne s’accompagne pas toujours d’un travail instrumental à la hauteur. Les riffs sont souvent simples, les mélodies limitées, et certaines transitions ou motifs peuvent même évoquer une forme de facilité voire d’ennui, surtout pour qui s’attend à la ferveur caractéristique du genre.
Le chant clair omniprésent témoigne de ce dilemme. Il est certes propre et parfois touchant mais il est rarement habité de cette sensibilité profonde promise par les paroles. Dans un registre si émotionnel, on s’attend à des envolées ou des nuances soulignant la fragilité humaine. Or, ce chant se contente souvent d’être fonctionnel sans jamais vraiment atteindre un point d’orgue mémorable. The
Silence pourrait se démarquer par son atmosphère électro-pop et ses synthés qui dominent le panorama mais la prestation vocale laisse davantage flotter une pulsation froide qu’expressive. La chanson mise avant tout sur une ambiance léchée et des inspirations électro-pop plutôt que sur une performance vocale poignante, ce qui accentue ce sentiment de distance entre le propos des paroles et la façon dont elles sont interprétées.
La structure globale de l’album souffre d’une répétitivité non négligeable. Tantôt dans les ambiances que dans l’écriture, on a l’impression d’écouter des variantes d’un même thème plutôt que des moments distincts et captivants. Cette homogénéité dilue le message et finit par rendre certaines pistes interchangeables, un contresens pour un album qui se veut profondément introspectif.
Flowers ressemble plus à un épilogue feutré qu’à une renaissance, un disque qui regarde le passé avec lucidité mais sans la force nécessaire pour le transcender.
The Devil Wears Prada y expose ses failles, ses obsessions et son désir sincère de poésie, mais aussi ses renoncements entre une écriture trop confortable, une émotion souvent suggérée plutôt que réellement incarnée et une modernité qui préfère l’accessibilité à la prise de risque. Ce neuvième ouvrage n’est pas un mauvais album, il est même parfois touchant, mais il sonne comme une œuvre fatiguée, consciente de ses faiblesses et incapable de les dépasser.
Si ce disque devait sonner comme un point final, il aurait la dignité d’un adieu murmuré plutôt qu’un dernier cri tel une poignée de fleurs déposées sur une carrière marquée par de vrais sommets émotionnels mais aussi par un lent effacement de la rage au profit d’une mélancolie trop sage. La formation américaine apaise plus qu’elle ne bouleverse, accompagne plus qu’elle ne marque et laisse derrière elle une impression persistante, celle d’un groupe qui a beaucoup à dire sur la tristesse mais qui, à force de la contempler, a fini par en lisser les contours.
Putain si cet album était aussi beau que ta chronique il finirait multi disque de platine... bon, là il est tard mais dès que possible j ecoute l album pour me faire mon avis. Maintenant ne connaissant absolument pas le groupe (uniquement de nom) ... on verra...
Vous devez être membre pour pouvoir ajouter un commentaire