Il existe des groupes dont l’ascension semble presque programmée tant leur ambition transpire dès les premières mesures : Unprocessed fait partie de ceux-là. Depuis ses débuts, la formation allemande avance avec une intensité rare, animée par le désir de repousser les limites d’un metal moderne souvent saturé de codes. Ce qui frappe chez le quatuor, ce n’est pas seulement la virtuosité, certes indéniable, mais cette volonté tenace de transformer la technicité en véritable langage émotionnel. Leur musique a longtemps semblé chercher un point d’équilibre entre agressivité, précision et sensibilité.
Aux débuts du groupe, la démarche apparaît immédiate, presque instinctive entre grooves heurtés, riffs labyrinthiques et énergie nerveuse. Le groupe s’inscrit dans le sillage d’une scène djent/metalcore en pleine ébullition mais laisse déjà entrevoir une volonté d’aller plus loin que le simple empilement de signatures rythmiques. Le son est encore rugueux, parfois déséquilibré mais ce déséquilibre porte une sincérité qui marque les premières pierres de leur identité.
Au fil des sorties suivantes, un tournant s’opère. Derrière la précision chirurgicale des guitares émerge une recherche mélodique plus affirmée. Les compositions gagnent en nuance : les atmosphères se densifient, les structures s’ouvrent et le chant se fait plus expressif. L’ensemble délaisse progressivement le réflexe de la démonstration pour laisser place à un véritable souci de narration musicale. Le collectif passe alors du statut de formation technique prometteuse à celui de groupe capable de construire un univers cohérent.
L’aboutissement arrive avec …
And Everything
In Between, une pépite qui ressemble à la synthèse de tout son parcours. Nos musiciens ne cherchent plus à prouver leur habileté mais ils la mettent au service d’une intensité émotionnelle plus maîtrisée, presque plus mature. Les morceaux gagnent en concision sans perdre leur complexité, les ruptures sont plus organiques et les contrastes mieux assumés à travers une violence contenue, une mélancolie diffuse ainsi qu’une précision implacable. Il en résulte un disque qui sonne à la fois comme une affirmation et comme une libération. Cette œuvre marque une forme de consécration, non par excès d’ambition, mais parce qu’elle scelle un style désormais parfaitement identifiable. Unprocessed n’apparaît plus seulement comme un groupe en progression, mais comme une voix singulière du metal moderne pleinement consciente de ses forces.
C’est dans ce contexte d’évolution continue qu’émerge
Angel. Ce septième opus porte en lui les traces de tout ce qui a précédé : technicité, puissance nerveuse et volonté de créer des œuvres à plusieurs strates. Mais tous ces éléments sont ici reformulés avec un sens nouveau de la direction. Le son est davantage affirmé, viscéral, les mélodies se font plus frontales sans renoncer à la complexité et les textures parfois atmosphériques, servent une narration plus lisible. L’ouvrage réussit le pari fou de cristalliser deux pôles que le quatuor allemand tente d’unir depuis ses débuts à savoir l’exigence technique et la vulnérabilité émotionnelle. Le disque s’autorise la densité, la lourdeur mais aussi la clarté, la suspension. Le contraste devient moteur et l’équilibre, autrefois instable, se fait désormais signature.
C’est précisément dans cette nouvelle recherche d’équilibre que l’album dévoile certains des titres les plus singuliers de la discographie d’Unprocessed, des morceaux où le groupe semble éprouver les contours de sa métamorphose.
Head In The
Clouds, en collaboration avec
FEVER 333 s’impose ainsi comme l’un des exemples les plus éclatants de cette ambition. Le morceau puise dans un héritage neo/rap metal assumé entre l’arrogance d’un
Limp Bizkit et l’urgence contestataire d’un
Rage Against The Machine et l’adosse à un riffing djent traversé de lignes mélodiques plus fluides qui rappellent la modernité de
Polyphia. Le flow abrasif de Butler agit comme un choc frontal, introduit une chaleur brute dans l’esthétique ciselée du groupe et crée une zone de tension où notre combo semble étirer son propre cadre pour en révéler les limites.
À l’opposé de cette hybridation rap metal, Terrestrial dévoile une orientation nettement plus « deathcorienne », où l’ensemble des éléments converge vers une esthétique qui rappelle les fulgurances d’un
Veil Of Maya. Le morceau se distingue par un riffing froid et inhospitalier, presque mécanique où les attaques précises et les dissonances instillent un climat anxieux pleinement assumé. La technicité y est omniprésente et sert un dynamisme agressif que renforcent les passages davantage growlés de Manuel, dont la voix paraît plus rugueuse qu’à l’accoutumée. L’ensemble fait de cette chanson l’un des titres les plus radicaux d’
Angel, une plongée dans une zone plus sombre.
À l’inverse des expérimentations les plus audacieuses de l’album, certains titres donnent parfois l’impression de puiser un peu trop directement dans des schémas familiers. C’est notamment le cas de l’ouverture 111 dont la vélocité rythmique et l’intensité d’exécution évoquent immédiatement Lore du précédent opus, au point d’en reprendre le même geste inaugural avec son déferlement ultra-rapide, ultra-dense, qui semble vouloir réaffirmer d’emblée l’agilité de la formation. Si cette proximité peut donner une impression de déjà-vu, le morceau se rattrape néanmoins dans son dernier tiers grâce à un breakdown particulièrement réussi, d’abord aérien et presque suspendu, avant de se resserrer brusquement autour d’un riffing plus massif et contrasté.
Dans la même veine que l’ouverture,
Dark, Silent and Complete pourrait sembler suivre des schémas familiers du groupe, mais il se distingue par une construction plus ambitieuse et narrative.
Dark ouvre sur une atmosphère lugubre et inhospitalière, où le riffing incisif et la tension constante préparent l’auditeur au point d’orgue de virtuosité de nos musiciens.
Silence prend le contrepied de cette densité grâce à un passage plus contemplatif et introspectif, ponctué de notes de violoncelle délicates, presque suspendues, qui apportent une dimension émotionnelle inattendue. Complete sonne comme l’apothéose de l’album, une conclusion à la fois grandiloquente et profondément puissante, où la mélancolie et la force se conjuguent pour créer un sentiment de clôture définitive. Ce final montre entre autres que le groupe peut transformer des structures familières en véritables expériences musicales, capables de nous surprendre et de nous marquer durablement.
L’album propose également des morceaux qui prennent des risques différents mais dont l’exécution laisse une impression plus mitigée.
Solara, en collaboration avec Paleface Swiss, en constitue un exemple : la composition tente d’élargir le spectre émotionnel lors des ref
Rains avec des lignes mélodiques plus aériennes et un travail de production soigné, mais l’apport du rap de Marc Zelli peine à se fondre avec le langage progressif du groupe. On retrouve certes la dextérité et la justesse qui caractérisent la formation, mais l’enthousiasme qui emporte habituellement fait ici défaut et le contraste entre le caractère atmosphérique des ref
Rains et la physionomie brute des couplets paraît trop forcé pour nous captiver.
Angel est un album qui témoigne pleinement de l’ambition d’Unprocessed, capable d’alterner intensité technique, passages contemplatifs et audace stylistique. L’ouvrage regorge de moments marquants où le groupe expérimente et ose pour créer des morceaux qui surprennent et restent en mémoire. Cependant, cette diversité est aussi une arme à double tranchant car l’hétérogénéité de l’album donne parfois une impression de déséquilibre. Certains titres se révèlent moins percutants ou dispensables et la juxtaposition entre sections agressives et passages plus sensibles manque parfois de fluidité. Malgré ces faiblesses, ce septième opus reste une écoute stimulante qui met en lumière le sens de l’invention et le talent du quatuor allemand. L’album ne prétend pas tout révolutionner, mais il affirme la personnalité du groupe et sa capacité à expérimenter sans jamais perdre totalement son identité et offre un mélange d’intensité, de finesse et de courage qui continue de marquer sa discographie.
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