Un des besoins humains les plus futiles et les plus indispensables est celui de s'évader. S'il fallait mettre en musique l'évasion suprême, la mort, comme le voyage en barque semé d'épreuves vers Râ, le Dieu Soleil, qu'imaginaient les Egyptiens, cela ressemblerait beaucoup à "
Absolute Elsewhere", et cela dès sa pochette. Je ne parle pas du logo du groupe qui concourt pour la palme du plus illisible du métal : je me suis même amusé dans un innocent jeu de coloriage, à essayer de retrouver le nom du groupe dans ce fatras de lianes. Je sais que c'est la mode, mais bon, les modes ça passe et des années plus tard ça ne laisse qu'un haussement de sourcils de honte coupable. Je fais référence à ce bel artwork mystique mêlant pyramides antiques et planètes psychédéliques qu'on croirait emprunté à un groupe de stoner de l'espace, sachant que c'est à la base du death metal, ça me donnait envie d'y jeter une oreille.
Originaire du Colorado, son line-up se composait au départ de Paul Ridl à la guitare et au chant, de Morris Kolontyrsky à la guitare, et d'Isaak Faulk à la batterie.
Blood Incantation se présentait à son premier EP "
Interdimensional Extinction" comme un groupe de Sci-fi death metal : il était rugueux, technique et violent, et juste quelques touches de claviers par moments. Il a passé successivement de gros paliers, en termes de complexité avec son premier LP "
Starspawn" en 2016, puis en termes d'ouverture musicale sur "
Hidden History of the Human Race".
Le combo de Denver comptait élargir encore ses horizons de manière radicale, et avait surpris en 2022 avec "
Timewave Zero", un disque expérimental uniquement à base de synthés vintage : à l'orée de son troisième effort, tout était possible et envisageable...
Tous ses membres sont impliqués dans le processus de composition : même Isaak Faulk, le batteur, joue de la guitare. "
Absolute Elsewhere" est comme un grand puzzle complexe, avec des parties très différentes, et la pré-production a été plus consciencieuse que sur les autres albums avec des maquettages poussés et une préparation pour que toutes les pièces jointent ensemble. Ils ont eu de bonnes conditions d'enregistrement sous la houlette du producteur Arthur Rizk avec plusieurs semaines de répétitions puis de tracking aux Hansa Studio à Berlin, à enregistrer sur un matériel qui a accouché de disques mythiques de David Bowie, Iggy Pop ou Tangerine
Dream. En parlant de ces derniers, leur leader Thorsten Quaeschning les a invités dans son antre pour enregistrer quelques parties de mellotron.
"
Absolute Elsewhere" est paru chez
Century Media le 4 octobre 2024 ; A signaler que pour sa version limitée Deluxe, il comprend le making of "All
Gates Open"en Blu Ray et un artbook.
L'opus se compose de deux tryptiques, "The
Stargate" et "The
Message", composées comme deux chansons à part entière. Cela me ramène aux bons vieux souvenirs de la dualité face A face B des vinyles. C'est aussi un album majoritairement instrumental, avec quelques parties où les growls interviennent pour de terrifiants couplets.
Les toutes premières minutes de "The
Stargate -Tablet I" construisent un death technique et brutal entre
Morbid Angel et Death, intelligent dans sa manière de construire la destruction, et terriblement dépourvu d'espoir. La batterie d'Isaak Faulk est construite autour d'une double grosse caisse rapide d'une intensité élevée et constante, et d'une frappe de caisse claire particulièrement lourde, qui impose les changements de vitesse, que ce soit sur les rythmes lents ou les blasts.
Si la fusée
Blood Incantation décolle selon des paramètres nominaux, dans un déchaînement de gaz surchauffés et une deuxième phase allumée par un déclenchement de growl tonitruant, elle vous transporte sans qu'on y prenne garde dans un océan d'éther aux effluves de ganja. C'est presque dub, sans folklore rasta, ni grosse basse, mais avec une caisse claire dopée aux effets, et c'est la confirmation que
Blood Incantation ne s'est imposé qu'une limite, n'en avoir aucune.
Les guitares de Morris Kolontyrsky et Paul Ridl balancent un death frontal et brutal sur les couplets, mais se font évanescentes et se fondent dans le reste de la musique sur les passages plus ambiants. L'usage de trois ou quatre notes qui tournent en boucle les grave dans la tête, qui reviennent ponctuer mes journées. Les claviers et synthés rappellent parfois le psychédélisme 70's, le Space rock, ou encore le black metal. Ils arrivent à inclure des genres musicaux totalement antinomiques au death, comme le début post hardcore et les arpèges grungy de "The
Message - Tablet I".
Les passages aériens sont tout bonnement magnifiques, allant chercher du côté de Pink Floyd ou de
Steven Wilson. Les ambiances peuvent cependant se noircir en l'espace de quelques mesures. Des volutes de flûte apaisent les sens, racontant une histoire rassurante comme un conte de troubadour. L'aspect progressif se manifeste par les structures des morceaux tout en longueur où on a jamais l'impression de repasser par les mêmes traces, et une maîtrise et une technicité de haute volée sans jamais tomber dans la démonstration.
L'influence du Pink Floyd des seventies est bien présente, à deux reprises, et de manière vraiment appuyée sur "The
Message - Tablet II" lorsque Paul introduit un chant clair imitant David Gilmour, avec en plus des accords qui rappellent ceux de leur classique "Shine on You Crazy Diamond".
Lorsqu'on se retrouve dans le royaume désolé du death, toute mélodie disparaît, et il n'en reste que des fantômes de notes, souvent des harmoniques désincarnées, qui font tendre l'ambiance vers de l'industriel. Paul Ridl pousse des growls bien caverneux, avec une reverb et un délai qui donne un effet d'écho gigantesque. La sensation de replonger en enfer est palpable, avec des transitions démoniaques, comme cet usage d'un frénétique vibrato slayerien sonne l'hallali de manière croissante, pour annoncer le même riff, sur la Tablet II et la Tablet III de "The
Stargate".
A chaque réécoute, c'est un sentiment de redécouverte, sur les passages les plus planants et atmosphériques bien sûr, mais aussi sur les parties death. En effet, celles-ci sont bien plus riches qu'il n'y paraît au premier abord, utilisent des accords et des licks discrètement intriqués dans les riffs.
Ce troisième album de
Blood Incantation est follement ambitieux, et à sa juste mesure, le groupe s'est donné les moyens de mettre une vision irréelle en musique ; un voyage aux origines de la vie dans un passé fantasmagorique, ou un dernier bad trip dans un futur hypothétique, qui sait. C'est un groupe de death qui, au delà de la mort, parle de la vie, humaine (ou autre ?).
Plus qu'un voyage, "
Absolute Elsewhere" est un trip mystique enchanteur et effrayant, comme un rêve/cauchemar sans frontières ni limites.
Perso j'aime bien cet album, extrémement lisible dans ses influences, j'aime beaucoup notamment le jeu du bateur qui fait qu'il se passe toujours quelque chose dans leur musique (je trouve qui c'est vraiment le déclencheur de la dynamique). Après comme déjà dit Blood Incantation c'est du Death pour non Deatheux d'ou la hype que ça soulève. Par rapport à ce que disais Fabien, Bedsore je suis dubitatif leur musique ne me parle pas et le dernier Tomb Mold là c'est carément hermétique beaucoup trop prog, Spectral Voice en revanche miam
Après plusieurs écoutes, pour le moment il ne passe pas...c'est très bien fait mais j'ai l'impression qu'ils ont été trop loin - trop vite et surtout que leur base death est trop diluée dans des éléments pas encore tout à fait maîtrisés; d'où effectivement comme souligné par Fabien des transitions parfois grossières. A poncer mais musique de fond idéale pour sieste réparatrice...pour le moment...
Vu le concert incroyable donné par le groupe hier soir à Paris, je me remets cet album ce matin. C'était assez fabuleux hier soir, l'album joué en intégralité et dans l'ordre forcément. Une excellente prestation qui m'a mis un bel uppercut. Énorme coup de coeur sur la transition The Message II/The Message III absolument dantesque en live !
La transition entre passages death et psyché-planant a quelque chose de grossier mais les musiciens maitrisent clairement leur sujet dans les 2 domaines . Si on devait remonter au plus vieux précédent que je connaisse, ce serait sans doute le Monumension d'Enslaved. Pour en revenir aux passages psyché, les influences s'étendent clairement au delà du Floyd : en plus du solo de guitare très Gilmour du Stargate-Tablet 1, les claviers sonnent surtout Manferd man's Earth Band ( avec même un passage Mastodon au dénu) et dans le passage suivant, toujours les claviers, avec motifs répétitifs ça sonne bien Tangerine Dream. Après, c'est assez copier-collé mais super bien foutu quand même!
L'IA a de quoi bien se tenir avec un groupe pareil !!
EDIT: pour le copier-coller Tangerine Dream, forcément, c''est un muisicien de ce groupe qui est au clavier sur le second morceau ....
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