Pierre Laube a un caractère bien trempé : il sait ce qu'il veut et il sait comment l'obtenir, en témoigne la direction claire, précise, sans équivoque adoptée depuis la création de
Doomed. Un projet fondé en 2011, soit tout jeune encore, mais parvenu si tôt à maturité qu'on a aujourd'hui l'impression de se trouver face à un vieux de la vieille.
Dès ses premiers pas avec
Doomed (les albums "
The Ancient Path" et "In My Own
Abyss", tous deux parus en
2012), le vocaliste et multi-instrumentiste originaire de la Saxe a catégoriquement prouvé son grand savoir-faire en matière de doom/death à la fois écrasant et mélodique, pesant et aérien, fort d'un dosage entre rythmiques brutes de fonderie et envolées finement ciselées dignes d'un alchimiste chevronné ; de la belle ferronnerie bien équilibrée, en somme, à rapprocher des débuts de
Swallow The Sun (pour la lointaine influence des Peaceville Three, ainsi que l'excellence dans l'exécution), mais où l'atmosphère vespérale se voit supplantée par d'impressionnantes visions apocalyptiques.
Un climat délétère qui se traduit également dans le cadre visuel dont Pierre Laube, décidément artiste à tout faire, s'occupe en parallèle de la musique (et donc naturellement doté d'une identité bien marquée). Un artwork qui regorge d'effroyables créatures vomies des Enfers, mises en scène selon des fresques symbolisant la dévotion et la souffrance ; des atrocités comme allégories des troubles névrotiques qui hantent l'esprit humain. Voilà grosso modo le concept.
Certes, on pourra toujours reprocher à Pierre Laube de prendre trop peu de risques, de trop jouer la carte de la sécurité, mais pourquoi diable s'escrimerait-il à révolutionner sa formule quand celle-ci fonctionne et qu'elle demeure, par-dessus tout, franchement inspirée…
Cela dit, qualifier chaque nouvel album de
Doomed d'exacte redite du précédent serait expédier un peu vite la besogne. A ce titre, Pierre Laube avait démontré avec "Our Ruin Silhouettes" (2014) sa capacité à rehausser son canevas par un songwriting sensiblement plus fouillé. Et c’est par un feeling particulièrement vindicatif, voire carrément pugnace par instants, que cette quatrième offrande baptisée "Wrath
Monolith" se distingue.
Le monolithe … un bloc massif déjà croisé dans le doom extrême, au travers du groupe français portant ce nom-là et du voisin belge
Until Death Overtakes Me notamment, mais jamais aussi rayonnant de haine viscérale qu'avec
Doomed.
C'est ainsi que "The
Triumph" déverse une avalanche de riffs de brute épaisse, délivre un pilonnage intensif qui ne cesse que le temps d'une courte séquence basée sur des chœurs mortuaires, avant d'enchaîner sur les accélérations assassines de "Spit" ; un laminage en règle, qui ne laisse aucune chance. "I'm Climbing" n'est pas en reste, question agressivité, avec son déferlement de growls et de shrieks bien étançonné par un tabassage rythmique qui remue les tripes, à la limite du death/black.
Le monolithe imaginé et figuré par Pierre Laube est un patchwork de tout ce que l'être humain cache en lui de répugnant, de tout ce que les sociétés que ce parasite a bâties à travers les âges ont laissé d'exécrable héritage. Des travers de la civilisation moderne où tout doit aller toujours plus vite quitte à se fracasser droit dans le mur, où chacun doit posséder davantage que son voisin quitte à vivre dans un perpétuel état de frustration, jusqu'à l'obscurantisme autant religieux qu'idéologique, fléau que l'on croyait appartenir à une époque révolue, mais que la stupidité a ravivé par la cruauté la plus sanguinaire, tous les instruments d'oppression du troupeau bêlant y passent. Les immondices s'entassent pour former ce monument de décadence que l'être humain, aveuglé et réduit malgré lui en esclavage, s'échine à grimper dans sa quête effrénée de satisfaction, vers ce qu'il croit être un idéal, vers le sommet du "Wrath
Monolith" où rien d'autre ne l'attend que les armes et l'échafaud … l'irrémédiable
Mort.
Pour autant lancé dans sa diatribe, Pierre Laube n'en a délaissé ni les harmonies ni les ambiances.
Les airs désabusés de "Looking Back" et le chant clair qui s'y pose, taillés dans le modèle Katatonien, cristallisent toute l'amertume que l'on éprouve en observant le monolithe et en constatant à quel point les enseignements de l'Histoire se retrouvent bien vite oubliés ; à quel point celle-ci finit invariablement par se répéter.
Les leads labyrinthiques traversant "Our Ruin Silhouettes" et "Euphoria's
End", œuvres de Yves Laube (si ce n'est lui, c'est donc son frère…), effectuent une descente vertigineuse dans les méandres de l'esprit.
Véritables machines à carburer au plomb autant qu'à l'éther, et pas avares non plus en effets de distorsion, les guitares tantôt foudroient tantôt envoûtent par leur jeu versatile. Entre attaques électriques et arpèges contemplatifs, les lignes évolutives de "Paradoxon" et "Euphoria's
End" bâtissent, moellon par moellon, un édifice aux contours immédiatement accrocheurs soutenus par une charpente d'une grande richesse, résistant sans broncher à l'épreuve des écoutes répétées. Un travail incontestablement brillant, que les claviers achèvent de cimenter.
Plus discrets bien que disséminés à tous les étages de l'architecture, ils s'avèrent une précieuse main-forte, autant pour approfondir les atmosphères (l'aura surnaturelle de "Paradoxon" par exemple) que pour appuyer là où ça fait déjà bien mal (les effets indus de la doublette "The
Triumph / Spit" renforcent la hargne transpirant du morceau). Emplies de gravité, les notes de piano placées en ouverture et clôture du "Wrath
Monolith" soulignent avec justesse son essence funèbre.
Comme de coutume, tout est question d'équilibre avec
Doomed, une constante malgré les contrastes particulièrement accentués ressortant de ce quatrième opus. Equilibre que l'on retrouve également au niveau de la production, auxquelles la clarté et la modernité n'ont en rien sacrifié la rugosité. En bref, c'est du béton armé !
Avec des fondations musicales aussi solides et avec l'indéfectible soutien logistique du label
Solitude Productions comme autre facteur de stabilité, difficile d'imaginer l'édifice
Doomed s'écrouler tant il apparaît invulnérable.
Reste à savoir si "Wrath
Monolith" constitue une fin de cycle, tant le concept y semble abouti, ou si ledit concept se prolongera sur un hypothétique cinquième album. Mais au rythme où avance
Doomed, gageons ne pas attendre très longtemps pour connaître la réponse…
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