À la croisée des cultures et des riffs acérés,
Alien Weaponry s’impose depuis plusieurs années comme l’un des porte-étendards les plus singuliers d’un groove metal contemporain et séduisant. Originaires de Nouvelle-Zélande, ces jeunes guerriers modernes ont su captiver la scène internationale en insufflant une âme tribale à un genre souvent formaté ainsi qu’en intégrant avec une sincérité rare la langue Māori et les récits ancestraux de leur peuple.
Plus qu’un gimmick, cette identité culturelle profonde est le cœur battant de leur musique et transforme chaque morceau en un haka sonique aussi spirituel que revendicatif.
Cependant, derrière cette force narrative indéniable et cette volonté d’ancrer le metal dans une épopée ultime, la formule instrumentale d’
Alien Weaponry montre parfois ses limites. Si l’énergie est là, brute et frontale, les compositions tendent souvent à tourner en rond, prisonnières de schémas rythmiques trop linéaires et de riffs qui, à force d’être martelés, perdent en impact ce qu’ils gagnent en intensité. Le trio semble englué dans une boucle sonore qui, malgré la puissance du propos, laisse parfois l’auditeur sur sa faim en quête de reliefs plus inattendus.
Premier coup de poing très remarqué, Tū a imposé immédiatement l’identité forte du groupe. À peine sortis de l’adolescence, les Néo-Zélandais ont frappé plutôt fort avec un disque aux accents tribaux marqués, où le Māori n’est pas un ornement, mais le pilier du discours. Les titres comme "
Raupatu", "
Urutaa", ou "Kai Tangata" ont brillé par leur puissance rythmique, leur urgence, et leur ancrage historique. Musicalement, l’album est brut, direct, souvent monolithique. C’est une œuvre de jeunesse au sens noble du terme : sincère, fougueuse, parfois trop homogène dans sa construction, mais portée par une volonté de marquer le fer tant qu’il est brûlant.
Sur son second opus
Tangaroa, le groupe a cherché à élargir son spectre sonore. Le titre éponyme en fut un bon exemple : à la fois plus atmosphérique et plus étiré, il a installé une tension moins frontale et plus mature. Le chant alterne mieux entre l’anglais et le Māori et s’ouvre à des thématiques plus générales comme l’écologie. Toutefois, malgré une production plus soignée et une volonté manifeste de proposer davantage de nuances, le groupe a encore peiné à sortir de ses schémas rythmiques cycliques. Les riffs restent souvent martelés avec peu de variations et certains morceaux s’essoufflent faute de surprises. L’intention de progression est là, mais pas toujours suivie d’une exécution à la hauteur de l’ambition.
Troisième esquisse de la formation néo-zélandaise,
Te Rā, produit par Josh Wilbur (
Lamb Of God,
Gojira), revient quelque peu dans les formules de ses débuts. La dimension culturelle est omniprésente et remet en lumière divers sujets tels que la mythologie, la mémoire coloniale ou encore la critique contemporaine. Le groupe affiche souvent un rôle fédérateur avec des compositions comme Te Riri o Tāwhirimātea ou Tama-nui-te-rā qui résonnent comme de véritables chants de résistance. A la fois fiers et sombres, les deux morceaux s’illustrent par leur esprit combatif et par leur rythmique engageante, dans une certaine association entre
Gojira et
Sepultura. Au sein d’une violence presque irrémédiable, notre collectif parvient tout de même à insuffler une ambiance contemplative, en atteste le magnifique solo de Te Riri o Tāwhirimātea, comme une nostalgie lointaine.
La production se veut dans son ensemble plus solide et ambitieuse. Nos artistes élargissent leur palette grâce à des inflexions death et des atmosphères nuancées qui montrent que le groupe cherche à dépasser le thrash rugueux de son premier essai. La collaboration avec
Randy Blythe de
Lamb Of God sur Taniwha apporte ce relief et renforce cette densité sonore. La chanson se distingue dès les premières notes comme l’une des mélodies les plus sauvages et fiévreux de l’album avec son rythme martial, son riffing groovy et ses passages death ravageurs. Les couplets foncent tête baissée, les breaks sont chirurgicaux et lorsque le vocaliste de
Lamb Of God entre en action, ce dernier amène une profondeur vocale brute et saisissante.
Malgré cette évolution, une partie du disque reste encore prisonnière de constructions trop classiques. Certains morceaux comme
Blackened Sky ou 1000 Friends, chantés en anglais, retombent dans un metal assez générique, moins audacieux que ce que le groupe est capable de proposer quand il s’appuie pleinement sur son identité māori. L’album avance certes mais sans oser le grand saut vers une écriture plus libre et imprévisible. De même, ces paroles en anglais manquent de profondeur poétique ou de subtilité, et paraissent plutôt illustratives qu’introspectives. Là où les morceaux en Māori dégagent une vraie force symbolique, les textes en anglais donnent l’impression de suivre des codes attendus du metal contestataire, sans réelle stupéfaction.
Avec
Te Rā,
Alien Weaponry confirme sa singularité et son engagement mais laisse encore entrevoir les contours d’un potentiel qui ne demande qu’à être pleinement libéré. La force culturelle du groupe, portée par une utilisation sincère du Māori et une conscience historique aiguë, continue de faire leur originalité et leur puissance émotionnelle. Chaque morceau chanté dans leur langue ancestrale pulse comme un battement de cœur tribal et rappelle que leur musique n’est pas seulement un geste artistique, mais aussi un acte de transmission. Mais cette identité forte mérite désormais un écrin plus audacieux car si l’album affiche une production léchée, des collaborations marquantes et une volonté d’élargir le spectre sonore, trop de morceaux restent encore enfermés dans des carcans rythmiques attendus. On sent la tension entre le confort d’une formule maîtrisée et le désir d’explorer un terrain plus imprévisible, une tension qui parfois bride l’élan narratif et émotionnel du disque.
Nos musiciens sont à un moment charnière de leur carrière : déjà reconnus pour leur sincérité et leur originalité culturelle, ils ont désormais besoin de faire un pas de côté sur le plan musical, oser la dissonance, la surprise, la rupture, en somme, faire vaciller leurs propres fondations pour que l’esprit de résistance qui les habite trouve une forme à sa mesure. Car c’est là, entre la rage ancestrale et la liberté formelle, que pourrait naître leur véritable chef-d’œuvre.
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