Les Carpates et ses délices. Ce serait une carte gastronomique que l’on délivrerait bien volontiers à la scène metal de l’Ouest de l’Ukraine. «
Zgard » vient d’apparaître récemment au sein de ces régions rurales de cette ex-république soviétique, formée en 2010 par deux membres de «
Goverla », projet également originaire de Lviv. La ville en question est aussi devenue la capitale d’une formation que l’on ose plus présenter. C’est le siège de «
Kroda », un des groupes phares du pays avec «
Nokturnal Mortum ». Deux groupes qui seront les influences marquantes de «
Zgard » sur ses deux volumes sorties la même année, en
2012. Ces albums n’ont qu’une quinzaine de jours d’écart, et le premier d’entre eux, «
Spirit of Carpathian Sunset », se présente déjà comme un véritable joyau arraché à la roche des Carpates.
Le groupe nous aiguille sur la réalité du joyau, pas une pierre précieuse, il s’agit en fait de la terre, des massifs et des forêts profondes de leur pays. On devine dès l’introduction « Sunset » l’éloge à une nature florissante, mais néanmoins impitoyable, surtout pour ces contrées à l’hiver rude. Ainsi dès l’ouverture de l’opus, l’auditeur est plongé dans un univers hostile et forestier, brulé par le froid implacable que la musique parvient parfaitement à retranscrire. Ces airs glacés élaborés par synthétiseur feront merveille sur «
Svarga ». On en retiendrait une ambiance un brin plus chaleureuse, sous doute grâce au jeu de flute dans la pure tradition slave. Pourtant, boîte à rythmes, guitare et chant black ne se montreront pas aussi indulgents. Ils ressortiront eux toute leur vigueur, leur brutalité. Cette association ressemblerait donc plus à du «
Kroda » qu’à du «
Nokturnal Mortum ». D’ailleurs l’utilisation d’un cadre créé à partir d’éléments naturels est en soi un indice révélateur de cette parenté.
Le lien ira jusqu’à l’utilisation de sonorités naturelles, comme l’écoulement d’un ruisseau sur «
Destiny Molphar » et sur le fascinant et traditionnel instrumental «
Stream of Memory ». «
Destiny Molphar », lui, serait un titre baladeur, un peu sobre, qui mettra de nouveau en valeur la flute de Hutsul. Le black en tant que tel serait par contre placé à un plan secondaire par rapport à la musique folklorique. Nous retrouvons même l’environnement forestier de « Sunset » avec les quelques airs de cors qui viennent s’imbriquer. Dans cette complicité totale avec la nature, on retiendra un «
Autumn Buried the
Ground » qui porte décidément bien son nom. L’automne y est intelligemment représenté. En plus d’introduire la pluie, le groupe par des enchevêtrements cacophoniques chercheraient à décrire cette mutation profonde s’opérant aussi bien dans la faune que la flore durant cette étrange saison. On passe donc de moments très calmes rythmés au piano, à des passages très agités marqués par une insistance des battements.
«
Zgard » n’est pas du genre a faire une office démesurée des blasts. Il y en aurait bien quelques uns sur « About Russ » qui n’est pourtant pas une illustration de violence de la part de «
Zgard ». Il s’agirait plus en fait d’un savant mélange entre black atmosphérique et pagan. Un vague sentiment de plénitude s’en dégagerait même. On est en tout cas loin de la prestation faite sur «
Eruption of
Anger » qui pour le coup impose toute sa puissance black metal. Une puissance impulsive, génératrice de chaos, de confusion. C’est ce qui en sera retenu de son riffing oppressant, du chant plus écorché de Yaromisl. Le chant avait été maintenu jusque là à une certaine distance. «
Spirit of
Carpathian Mountains » incarne également une séance occulte. Ici, le black metal prend une nouvelle fois les devants, mais par atermoiements si on le compare à «
Eruption of
Anger ». En effet, des airs atmosphériques, semi-hantés viennent y jeter le trouble.
On ne parlera pas de trouble, mais bien de frayeur quand on vient à écouter les balbutiements d’« Invocation ». Un vieillard en prédicateur vient nous maudire d’entrée dans un décor apocalyptique. Les airs glacés et traditionnels slaves qui suivront se montreront beaucoup plus accueillants, malgré une densité musicale que l’on pourrait juger brusque. Les ukrainiens nous révèlent une partie de leur Histoire, de leur patrimoine en reconstituant un univers à la fois sauvage et énigmatique. Il n’y a qu’à en juger par l’outro instrumental « Misty Skyline », florilège folklorique, entre sonorités tribales et guimbarde.
Il faudra s’interroger sur la prétention de «
Zgard » à s’assimiler aux débuts de «
Nokturnal Mortum ». L’usage de la flute en acteur privilégié, les ambiances et les sons puisés ou inspirés par la nature, la pochette de l’ouvrage, tout nous mène en vérité à «
Kroda ». Cette dernière ne bénéficie peut-être pas du même prestige que leurs compatriotes de «
Nokturnal Mortum », il n’en reste pas moins une formation incontournable de la scène ukrainienne. «
Zgard » aura juste voulu titiller davantage la curiosité. Cela dit, hormis un manque d’originalité qu’il faudra malgré tout soulever, ce «
Spirit of Carpathian Sunset » mérite tous les égards. À son écoute, on parviendrait à imaginer sous nos yeux de vastes étendues boisées qui n’auraient pas révélé tous leurs secrets. Voici bien un domaine idéal pour les bêtes féroces.
15/20
Tout à fait d'accord avec la chronique, on sent vraiment une musique imprégnée de nature, avec une petite touche folk délicieuse.
J'adore ce genre de black axé sur les atmosphères et les émotions. Et en plus, ils n'oublient pas d'être occasionnellement agressifs. Magnifique!
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