Parfois, le parcours de certaines formations est loin de s'apparenter à un long fleuve tranquille, dont celui de ce combo suisse originaire de Aarau...
Cofondé en 2005 par le claviériste/vocaliste Philipp Bohny et le guitariste Benjamin Zumbühl sous le nom de
Spellbound, le projet fut avorté l'année même de sa création pour raisons de divergence de points de vue entre ses membres. Ce faisant, quelques semaines plus tard à peine le groupe s'appellera Wishpond, qui, lui-même, se verra rebaptisé en 2006 sous le nom de
Shadowpath. Le groupe ainsi constitué réalisera deux ans plus tard sa première démo, «
Into the Shadows », avant de se produire sur la scène locale auprès de
Lunatica et Mind Patrol, notamment ; des prestations remarquées, soldées par des retours très positifs. Porté par ces échos favorables, mais resté prudent dans sa démarche, le collectif helvétique sortira une seconde démo, «
Dissipating Flows », quelque quatre années plus tard. Il faudra alors patienter jusqu'en 2017 pour que nos acolytes nous livrent leur tout premier album full length, «
Rumours of a Coming Dawn », auto-production où 8 titres se dispatchent sur un ruban auditif de 52 minutes. Quelles seraient alors les armes de cette troupe pour espérer tenir la dragée haute à ses si nombreux concurrents ?
Après un remaniement de fond du line-up, Philipp Bohny et le batteur Samuel Baumann (feu-Wishpond), les deux maîtres d'œuvre actuels, solliciteront les talents de : Gisselle Rousseau en qualité de frontwoman, et Stefano Riario aux guitares. Avec le concours, pour l'occasion, du bassiste
Amos Zürcher (feu-Wishpond). De cette étroite collaboration émane un propos rock'n'metal éclectique à dominante symphonique progressif, enrichi de touches gothique, power et death, et calé sur le schéma oratoire devenu classique de la Belle et la Bête, où cohabitent des sources d'influence aussi hétérogènes que
Nightwish,
Tristania,
Draconian,
Theatre Of Tragedy,
Xandria et
Darkwell.
Enregistré et mixé par
Sebastian Schiess (
Bloodstained Ground, Strained
Nerve, feu-
Road To
Nowhere...) et mastérisé par Dan Suter (
Eluveitie,
Infinitas,
Miracle Flair...), l'opus témoigne d'une production d'ensemble de fort bonne facture, à commencer par une qualité d'enregistrement difficile à prendre en défaut. La dimension graphique de l'œuvre, quant à elle, repose sur la finesse de trait du fusain d' Anestis Goudas (Broken
Fate,
Burning Black, FireForce,
Hellrazer,
Mystic Prophecy,
Shadow's
Far...). Tous les voyants seraient donc au vert pour nous assurer d'une croisière en haute mer des plus sécurisées...
S'il ne saurait s'y réduire exclusivement, c'est tout en douceur que démarre notre périple. Ainsi, « Prelude to
Agony » se pose tel une substantielle et soyeuse entame instrumentale symphonico-progressive et cinématique. Recelant de délicats arpèges pianistiques doublés de ''siréniennes'' incantations féminines, s'achevant sur un fringant solo de guitare, et laissant entrevoir des arrangements instrumentaux aux petits oignons. la ''nightwishienne'' offrande annonce dores et déjà la couleur des intentions de la part du combo suisse. Mais ce n'est encore là qu'un modeste hors-d'œuvre...
Le combo dévoile, par ailleurs, sa capacité à générer ces séries d'accords qui, peu ou prou, s'inscriront durablement dans les mémoires et à nous surprendre sans pour autant nous désarçonner, à commencer par ses plages les plus vitaminées. Ainsi, c'est sans ambages que l'on optera pour le ''nightwishien'' mid/up tempo « Another
Inquisitor », tant au regard de la soudaineté des galvanisantes montées en régime de son corps orchestral que de ses insoupçonnées variations atmosphériques. Et ce ne sont ni ses truculents arpèges pianistiques ni son enveloppante sente mélodique qu'emprunte un duo mixte en voix de contraste évoluant à l'unisson qui nous débouteront de ce poignant méfait, loin s'en faut. Dans une même logique percussive, à la confluence de
Theatre Of Tragedy et de
Draconian, le mid tempo progressif « For a Final
Ultimatum » imposera, lui, ses sémillants changements de tonalité et sa mélodicité toute de fines nuances cousue comme son poignant solo de guitare. On ne saura, enfin, éluder « Seed of
Hope », mid/up tempo rock'n'metal symphonique à l'orchestration ''nightwishienne'' ; dévoilant des enchaînements intra piste ultra sécurisés ainsi qu'un saisissant solo au piano à mi-morceau, et porté par les cristallines impulsions d'une interprète bien habitée, ce hit en puissance ne se quittera qu'à regret.
Quand la cadence se fait un tantinet moins alerte, nos compères parviennent non moins à nous prendre dans leurs filets. Ce que prouve, d'une part, « Chaos Equation », intrigant mid tempo symphonique gothique aux riffs ébouriffés, à mi-chemin entre
Tristania et
Draconian. Offrant un bel effet de contraste vocal – les claires inflexions de la belle n'ayant de cesse de faire front aux growls caverneux d'une bête revêche – , cet effort aussi tourmenté qu'engageant se greffe concomitamment sur des arpèges d'accords finement sculptés et des plus invitants. Et la sauce prend, in fine. Dans cette dynamique, on ne saurait davantage esquiver le ''xandrien'' mid tempo «
Deny Me » à la lumière de son refrain immersif à souhait mis en exergue par les limpides volutes de la déesse. Bref, un ''tubesque'' méfait, propice à un headbang subreptice et quasi ininterrompu, poussant à une remise du couvert sitôt l'ultime mesure envolée.
Mais c'est à la lecture de ses pièces en actes symphonico-progressives que la formation helvétique serait au faîte de son art. Ce qu'atteste, en premier lieu, « The Impossible
Chain », fresque altière, sensible et complexe, déroulant ses quelque 12:18 minutes d'un parcours ponctué de moult coups de théâtre et de gammes effilées au piano, et faisant la part belle aux ponts instrumentaux, au demeurant relevés de main de maître par nos acolytes. Fortement contrastée eu égard à ses lignes de batterie et de chant, se calant sur une sente mélodique des plus agréables, cette opulente plage à la fois opératique et romanesque, un brin gorgonesque, dans le sillage coalisé de
Draconian,
Tristania et
Theatre Of Tragedy, ne relâchera pas sa proie d'un iota. On pourra toutefois regretter la brutalité de la chute finale d'un exercice de style ne l'appelant pas nécessairement de ses vœux. On pourra non moins se soustraire à la vague de submersion qui va s'abattre sur nous à la lecture de « Beta », pléthorique et ''nightwishien'' espace d'expression aux relents ''floydiens'' ; s'écoulant au fil de ses 9 tumultueuses et ragoûtantes minutes, conjuguant habilement riffs rageurs, virulents coups de boutoir, délicat picking à la guitare acoustique et piano en liesse, ce rayonnant effort se plait à bousculer nos plus tenaces certitudes pour mieux nous retenir. Peut-être bien la pépite de la galette.
Résultat des courses : pourvu d'une rondelle ne manquant ni d'allant ni de panache, se savourant à chaque fois davantage au fil des écoutes, force est d'observer que le collectif suisse s'en sort très honorablement. Varié sur les plans atmosphérique, rythmique et vocal, l'opus offre également une palette étoffée en matière d'exercices de style ; l'octroi de l'une ou l'autre ballade et/ou duo en voix claires aurait toutefois permis de compléter le tableau. Si l'empreinte de leurs maîtres inspirateurs peine à se faire oublier et que les prises de risques demeurent encore timides, nos acolytes ont compensé ces carences par une technicité instrumentale et vocale dores et déjà éprouvée, des mélodies aussi élaborées qu'engageantes, une ingénierie du son coulée dans le bronze et une heureuse fusion de styles. A l'aune d'un premier élan aussi charismatique et complexe qu'émouvant, la troupe disposerait de sérieux atouts pour espérer rejoindre dès lors les réels espoirs d'un registre metal qui ne l'avait pas nécessairement attendue. Bref, une première gemme dans un écrin de satin à mettre au crédit de la formation helvétique...
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