Initialement,
Demande à la Poussière est le nom d’un roman de John Fante qui fait partie des grands classiques de la littérature américaine, ceci dit, qui traîne régulièrement ses guêtres sur
Spirit of
Metal pensera peut-être plus volontiers à un groupe français fondé en 2017 à
Paris par Jeff Grimal (
The Great Old Ones). Le combo a en effet déjà sorti deux albums solides en 2018 et 2021 qui ont connu leur petit succès sur la scène française, vomissant une musique lourde, sombre et étouffante qui confine parfois au mystique.
Pour ce nouvel album, le quatuor ne change pas sa recette, il creuse même encore les contrastes de
Quiétude Hostile, accouchant d’une musique à la fois plus violente et atmosphérique. Effectivement, avant même que ne résonne le premier riff d’Inapte, on sent un gros travail sur les ambiances, avec ces quelques notes fragiles qui viennent déchirer un voile de sonorités diffuses et inquiétantes, et on comprend d’emblée que la musique des Parisiens se veut avant tout émotionnelle. Les guitares arrivent, lourdes et inéluctables, très typées doom, puissantes malgré leur lenteur, comme les mille vagues pétrifiées d'une immense coulée de lave grise. Le chant grondant de Simon Perrin, qui prend la place de Krys derrière le micro, dégueule les souffrances d’une vie de résignation et de misères encore agitée par les soubresauts d’une résistance viscérale, auxquels s’accrochent quelques pâles rayons d’espoir. De fait, la musique de Demande A La Poussière est constamment tiraillée entre abattement et timides éclaircies dans un ciel maussade, la fragile promesse d’un lendemain meilleur tentant de se hisser sur le charnier des cadavres du passé : si l’ensemble est indubitablement sombre voire menaçant (la guitare et la basse formant un mur tellurique qui nous entraîne dans les profondeurs, comme sur
Attrition ou
Fragmenté), la six corde parvient à allumer une lueur lointaine qui tremblote en permanence dans les ténèbres, guidant ceux qui le souhaitent (les fameux Aveugles de la Parabole ?) vers une sorte de rédemption libératrice. En effet, le
Kintsugi, ou l’art de réparer des céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d'or, est une métaphore évidente, célébration d’une résilience qui puise ses forces dans les cicatrices d’un vécu douloureux, et semble plus tourné vers la vie que vers la mort. D’ailleurs, le groupe parle de « l’art du beau dans l’imperfection, sublimer les blessures et renaitre de ses cendres ».
Musicalement, on est de plein pied dans cette nouvelle scène française hybride qui aime s’affranchir des étiquettes, fusionnant sludge, black, doom et post metal en un golem de fange et de chair, rappelant
Regarde Les Hommes Tomber,
The Great Old Ones ou les passages les plus lourds et sludgy de Ecr.Linf. (ce n’est pas un hasard si Krys Fruit-Denhez et Julien Gebenholtz, respectivement chanteur et bassiste du groupes de black, sont d’anciens membres de
Demande à la Poussière). Les compositions s’articulent autour de progressions mélodiques hachées ou de riffs lourds, âcres et rampants d’où parviennent à percer de nombreux passages plus atmosphériques, évoluant sur un tempo généralement lent dont les rares accélérations, comme autant de sursauts de colère face à l’implacabilité du destin, se font d’autant plus terrassantes (le court
Kintsugi, Vulnerant Omnes, quelques brèves saccades sur
Attrition ou Miserere). Si la musique semble se contenter d’un riffing assez simple, le tout est sans cesse mouvant, chaque note s’agglomérant à cet amas sonore coagulé, et c’est dans l’admirable travail sur les compositions et les arrangements que Demande A la Poussière tire son épingle du jeu, maintenant ce subtil clair-obscur de manière quasi constante durant 51 minutes (Ichinawa avec ses dissonances à la fois belles et grinçantes qui composent une sorte d’harmonie bruitiste). Il faut souligner la performance incroyable de Simon Perrin dont les hurlements tour à tour graves, vibrants ou arrachés (presque DSBM sur Le Sens du Vent!), toujours terriblement humains, agissent comme un instrument à part entière le long de ces onze titres, ainsi qu’un son faramineux où guitares et basse forment un mur vibrant, qui donne un relief considérable à l’ensemble. De même, la présence de ces quelques samples judicieusement choisis, faisant écho aux textes à la fois poétiques et sombres, ainsi que ces nombreux arpèges (Ichinawa, dont le début sonne très post rock, Le Sens du Vent,
Fragmentés, Brisés) vient aérer un ensemble très compact, point de départ de montagnes russes émotionnelles courtes mais intenses qui semblent incarner autant de brèves tranches de vie avec leurs joies frêles, leurs peines et leurs nombreux moments de doutes.
Pour conclure,
Kintsugi est un troisième album admirable, véritable réussite à tous les niveaux, aussi intelligemment composé qu’excellemment produit, s’adressant à ce que l’homme a de plus viscéral, à savoir sa souffrance, sa haine et son instinct de survie.
Demande à la Poussière nous sort de notre zone de confort et nous emmène affronter nos angoisses et nos traumas, faire face à l’inéluctable et affronter l’existence dans ce qu’elle a de plus dégueulasse, avec toutes ses hideurs et ses vicissitudes, nous offrant une thérapie choc mais indispensable pour continuer à avancer, coûte que coûte, heure après heure, jour après jour.
« Nous sommes imparfaits, nous avons fauté, nous avons failli, mais nous avançons en pétrissant la matière noire de notre être pour affronter un futur que nous devons embrasser - ou accepter notre sort et périr. ». Tout est dit.
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