Il est des formations musicales dont certains pans de leur histoire tendent à se reproduire. Et ce sextet portugais créé voilà huit ans à Lisbonne serait assurément du nombre. En effet, réputé pour espacer les dates de sortie de ses publications, l'exigeant collectif lisboète ne dérogera pas à sa règle, une fois encore : si trois ans séparent leur introductif et premier masterpiece, « «
Heaven's Demise », de son luxuriant successeur, «
Attarghan », sorti en 2022, un même intervalle de temps sera de mise avant de voir nos acolytes revenir dans la course, munis d'un troisième effort de même acabit répondant au nom de «
Fear ».
Signées à leur tour chez le puissant label italien Scarlet Records, les 14 pistes de la rondelle permettraient-elles au talentueux combo transalpin de tenir la dragée haute à ses si nombreux challengers ? Ce faisant, les 66 minutes du ruban auditif de la galette seront-elles à même de propulser dès lors nos six belligérants parmi les valeurs confirmées de l'espace metal symphonique à chant féminin lyrique ?
Dans ce dessein, le line-up du précédent opus est resté inchangé. Aussi y retrouve-t-on la mezzo-soprano Eduarda Soeiro, suivie de Bruno Prates (ex-
Enchantya) et
Hugo Esteves aux guitares, Davon Van Dave (
Urban Tales, ex-
Heavenly Bride, ex-Tearful, ex-
Shadowsphere) aux claviers et aux arrangements, António Durães (
Painted Black, ex-
Attick Demons) à la basse et de Bruno Ramos (ex-
My Deception) à la batterie. Avec le concours, pour l'occasion, des sculpturales empreintes vocales de Fernando Ribeiro (
Moonspell), Michele Guaitoli (
Temperance,
Visions Of Atlantis, ex-
Kaledon...),
Sara Leitão (
Dark Oath) et du tenor Filipe de Moura, le groupe ainsi constitué nous immerge au cœur d'un metal mélodico-symphonique gothique aux relents atmosphériques, dans le sillage coalisé de
Xandria,
Delain,
Diabulus In Musica,
Epica,
Imperia et
Therion. Dans la lignée stylistique de son aîné, ce troisième élan disposerait-il néanmoins de quelque sonorité propre lui conférant toute sa singularité ?
Comme il nous y avait accoutumés, le combo a, une fois encore, apporté un soin particulier à son ingénierie du son : produit à son tour aux Pentagon Audio Manufacturers. à Lisbonne, par Fernando Matias (ex-bassiste de
Mourning Lenore, connu pour avoir produit certains albums de
Disaffected,
Enchantya,
Gwydion, Hourswill,
Ironsword...) et mastérisé aux
Orgone Studios par son propriétaire, Jaime Gómez Arellano (batteur (Septik
Tank, ex-Damim...) et producteur (Hexvessel,
Insomnium,
Paradise Lost...) de son état), l'opus laisse entrevoir une qualité d'enregistrement difficile à prendre en défaut, faisant montre d'une belle profondeur de champ acoustique. Mais levons l'ancre sans plus attendre, pour une traversée que l'on souhaite ponctuée d'ilots d'enchantement...
A l'instar de son devancier, ce méfait trouve sans mal les arguments pour nous aspirer dans la tourmente. Ce à quoi nous sensibilisent ses plages les plus abrasives, loin de manquer à l'appel. A commencer par «
Fear », opulent et saillant up tempo aux riffs acérés et à la basse claquante, dans la lignée atmosphérique d'
Epica ; pourvu d'un entêtant refrain mis en exergue par un duo mixte en voix de contrastes bien habité, où les claires inflexions de la belle n'ont de cesse de donner le change aux abyssales serpes oratoires de Fernando Ribeiro, le ''tubesque'' effort ne se quittera qu'à regret. On ne sera guère moins bringuebalé par les virulents coups de boutoir ni moins happé par les truculents arpèges d'accords disséminés par les démoniaques et ''imperiens'' « Hunt of the
Haunted » et « In a Flooding Room ». Mais là ne sont pas les armes ultimes de nos valeureux gladiateurs pour tenter de nous faire plier l'échine...
Tout aussi toniques, et bien que moins directement orientés vers les charts, d'autres offrandes s'avèrent aptes à nous retenir, le plus souvent. Ainsi, à mi-chemin entre
Diabulus In Musica et
Epica, l'impulsif « In Debris » réunit à nouveau les empreintes de Fernando Ribeiro et de l'interprète patentée, dans un étrange ballet des vampires, cette fois. Et en dépit de quelque linéarité mélodique, le sanguin manifeste poussera non moins à un headbang bien senti et quasi ininterrompu. Dans cette dynamique, on ne saurait davantage éluder ni l'enfiévré « Stuck in a Cobweb » ni le trépident « The
Cold of
Dark », tant pour leur break opportun sous-tendu par de délicates gammes pianistiques et leur soufflante reprise sur la crête d'un grisant refrain que pour leur fringant solo de guitare. L'opulent et opératique « The Ultimate Challenge » retiendra, lui, pour son caractère épique, sa soufflante chorale samplée et la soudaineté de ses accélérations. Enfin, bien que sujet à une tenace répétibilité de ses schèmes d'accords, l'époumonant et anxiogène « The Confrontation » aimantera le pavillon eu égard à son énergie aisément communicative et à son étourdissant final en crescendo.
Quand ils desserrent un tantinet la bride, c'est d'un battement d'ailes que nos compères parviendront à nous rallier à leur cause. Ce qu'atteste, tout d'abord, le ''delainien'' mid tempo « Glimpse of Memory », au regard de l'infiltrant cheminement d'harmoniques qu'il nous invite à suivre. Mis en habits de lumière par un duo mixte en voix claire – les aériennes oscillations de la déesse venant se lover dans les chatoyantes ondulations de Michele Guaitoli – couplets finement ciselés et refrains catchy de ce hit en puissance glisseront avec célérité dans nos tympans alanguis. Dans une visée plus opératique, et non sans renvoyer à un
Therion des premiers émois, l'enivrant mid tempo «
Rescue », lui, mêle habilement les puissants médiums de Filipe de Moura et les frissonnantes notes en voix de tête de la diva. Et la sauce prend sans tarder. Dans cette énergie mais dans une tout autre ambiance, on retiendra également «
Rising Wildfire », entraînant mid tempo aux relents death mélodique dans le sillage de
Dark Oath, dont sa frontwoman,
Sara Leitão, nous gratifie précisément de ses growls glaçants en contre-point des envolées lyriques de la sirène. Et ce n'est pas le fringant solo de guitare qui nous déboutera davantage de l'énigmatique élan, loin s'en faut.
Lorsqu'elle nous mène en d'intimistes espaces, la troupe trouve là encore les clés pour nous assigner à résidence. Ce qu'illustre « In Your
Haven » (« No Teu Abrigo » dans sa version portugaise, livrée en outro), ballade atmosphérique et progressive d'une sensibilité à fleur de peau, que n'auraient sans doute reniée ni
Imperia ni
Xandria. Pourvu d'un refrain immersif à souhait mis en habits de soie par les célestes et pénétrantes modulations de la maîtresse de cérémonie et d'une insoupçonnée et grisante densification du dispositif orchestral, l'instant privilégié se charge graduellement en émotion ce qu'il ne perd nullement en rayonnement mélodique. Et la magie opère, une fois encore.
Enfin, en réponse à un souhait communément partagé de diversification en matière d'exercices de style, le collectif ibérique nous octroie une substantielle pièce instrumentale. Ce faisant, « Overcoming » nous immerge au sein d'ondulantes mais répétitives rampes synthétiques parallèlement à de martelants et métronomiques roulements d'un tambour martial. Par effet de contraste, des gammes pianistiques pétries d'élégance nourrissent un break opportun avant de s'insérer dans une trame eu demeurant cinématique. Un moment agréable à défaut de s'avérer inoubliable.
A l'aune du précédent effort, le collectif portugais nous plonge au sein d'un mouvement aussi sanguin et épique qu'énigmatique et empreint de sensibilité, dont quelques écoutes circonstanciées permettront d'apprécier sa richesse orchestrale, la subtilité de ses harmoniques, la délicatesse de ses sentes mélodiques comme sa finesse de plume. Jouissant à son tour d'une production d'ensemble de fort bonne facture, d'une technicité instrumentale et vocale affermie, de joutes oratoires aussi variées que prégnantes, et de quelques prises de risques supplémentaires, cet opus se suit de bout en bout sans encombre. Toutefois, afin de conférer davantage d'épaisseur artistique à leur projet, il conviendrait encore que nos acolytes consentent à sortir définitivement de l'ombre de leurs maîtres inspirateurs. Bref, une œuvre à la fois dantesque, rugissante et troublante, dans la lignée d'un luxuriant «
Attarghan », permettant au sextet ibérique d'espérer se hisser parmi les valeurs confirmées de cet univers metal. Affaire à suivre, donc...
Note : 15,5/20
Vous devez être membre pour pouvoir ajouter un commentaire