Eclats

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16/20
Nom du groupe Orakle
Nom de l'album Eclats
Type Album
Date de parution 11 Mai 2015
Style MusicalBlack Atmosphérique
Membres possèdant cet album13

Tracklist

1. Solipse
2. Incomplétude(s)
3. Nihil Incognitum
4. Apophase
5. Le Sens de la Terre
6. Aux Eclats
7. Bouffon Existentiel
8. Humanisme Vulgaire

Chronique @ Icare

13 Mai 2015

Orakle ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même et ce sera, selon vous, tant mieux ou tant pis.

Orakle n’est pas un nouveau venu sur la scène française, proposant depuis 1994 un black racé, complexe et exigeant. Après un premier album, Uni aux Cimes, aux forts relents d’Emperor, les Franciliens livrent un Tourments et Perditions plus libre et progressif sur la forme, avant de s’octroyer un long hiatus fin 2009 pour redéfinir les contours de leur expression artistique et musicale. C’est donc avec un nouveau visage et de nouvelles ambitions que le groupe nous revient ce 11 mai 2015 sur Apathia Records, nous présentant Eclats, son troisième full length, laissant libre cours à un metal hybride indéfinissable et joyeusement foutraque.

Solipse démarre sur ce rythme chaloupé et cet enchevêtrement de riffs sombres et complexes faisant penser à Opeth, nous montrant une assise rythmique solide et une maîtrise technique affirmée. Une accroche mélodique et puissante, renforcée par des claviers et des choeurs clairs et classieux parfaitement intégrés à l’ensemble, semblent nous présenter un groupe de metal prog’ inspiré. Ceci dit, la suite du morceau est plus déroutante, embrayant sans crier gare sur ces plans tordus, sur lesquels viennent flotter ces textes finement ciselés – d’aucuns diront pédants, quoi qu’il en soit, la langue est travaillée et le concept réfléchi -, nous donnant ainsi un aperçu de l’insanité auditive que les Parisiens vont se plaire à nous faire subir pendant presque une heure.

Car oui, certes, si la musique du quatuor n’a jamais été facile d’accès, cette nouvelle galette bat allègrement tous les records : Incomplétude(s) nous en convainc sans peine, long morceau de 7,49 minutes sans cesse au bord de l’implosion, oscillant entre violence débridée, plans plus intimistes et sombres à la We All Die Laughing ou Obsidian Kingdom et inspirations erratiques, passant de l’un à l’autre sans logique apparente.
C’est un fait, Orakle repousse ses propres limites musicales avec ces tempi complètement atrophiés, ces cassures incessantes et cet enchevêtrement improbable d’instruments et de vocaux au bord de la rupture, nous entraînant dans une sorte de tornade folle qui bouscule nos sens et nous file presque la nausée à force de nous secouer. Si la base est celle d’un metal progressif lourd et dissonant, on pense souvent volontiers à une sorte de neo fusion, et ce mélange de noirceur, de pesanteur étouffante, et d’expérimentations torturées avec ce chant clair en français et cette basse très en avant peut même faire penser à du Zombie Eaters ou du Watcha à certains moments.

Eclats respire ce sentiment de boursouflure grotesque par tous les pores (un titre comme Bouffon Existentiel n’est pas anodin), aidé par cette voix aigrelette et pleine d’une emphase désabusée qui vient appuyer cette musique cynique et sombre : ces rythmes cassés donnent une idée de décadence et de perdition, rappelant parfois le côté foutraque et décomplexé d’un Peste Noire ou d’un Diapsiquir qui copulerait allègrement avec la face la plus clownesque d’un System of A Down sous acides (Incomplétude(s), la deuxième partie de Nihil Incognitum rappelant une sorte de fanfare maudite ou de cirque hanté, avec ce tempo sautillant masquant sa schizophrénie sous le couvert d’une naïveté et d’une légèreté artificielles ; le côté presque guilleret de Bouffon Existentiel, avec ces cuivres désaxés, ces dissonances saugrenues, ces riffs tordus et ces sonorités grinçantes évoluant sur un rythme faussement enjoué). Le tout est saupoudré d’une mélancolie omniprésente, mise en avant par ces nombreux tempos lents et brisés, ces claviers à l’aura surannée et les vocaux clairs désespérément vides de Frédéric Gervais.

Ceci dit, ne vous y trompez pas, tout cela est un jeu, une représentation : plus que jamais théâtral, déroulant une pantomime de l’absurde, et mettant en scène divers tableaux et humeurs comme autant d’impromptus le long de morceaux imprévisibles qui s’étirent en bravant toutes contraintes stylistiques, Eclats, qui porte décidément bien son nom, explose en un fouillis de plans improbables, comme si ces 60 minutes résultaient d’un jam géant et halluciné sous substances : ici un passage sautillant presque funk, là une accalmie plus feutrée et jazzy (Le Sens de la Terre, soit dix minutes doucement électriques et langoureuses, qui n’ont plus grand-chose de black metal et qui se parent de sonorités bluesy, le break central d’Humanisme Vulgaire au piano, clavier et au jeu de batterie tout en finesse et en retenue), puis une plage instrumentale presque suave aux relents carrément pop, et soudain une réminiscence purement black avec ce blast sporadique, ces riffs saturés et ces hurlements rauques… Le tout est extrêmement touffu et difficile à suivre, oubliez vos repères, vous ne trouverez aucune mélodie vocale (la performance et le placement vocal de Frédéric Gervais sont assez atypiques, s’affranchissant du rythme, son timbre de voix sonnant parfois désagréable sans jamais être vraiment faux, comme si le chanteur flirtait consciemment avec les limites de la justesse pour exprimer une sorte de folie désabusée) ou aucun gros riff solide auquel vous raccrocher pour donner un semblant d’ossature au morceau, la musique s’effrite et s’étiole au fur et à mesure que les minutes s’égrainent, exactement comme le fait notre raison, partant en lambeaux à l’écoute de ces neuf morceaux. Et c’est pour ça que l’on risque d’aimer ou de détester cet album dont l’écoute n’est pas de tout repos.

Quoi qu’il en soit, il serait injuste de descendre gratuitement cet album sous prétexte qu’il est difficile d’accès et propose quelque chose de musicalement différent de la norme: que l’on aime ou pas, on sent que les choix sont parfaitement pesés et assumés, que les musiciens maîtrisent leur propos, et le travail fourni pour accoucher de cette oeuvre ne fait aucun doute, la musique, les textes, la réflexion de fond et les illustrations (des clichés de sculptures de Le Lagadec composent l’artwork) formant un tout finalement cohérent sous cet éclatement apparent.
Certes, Eclats n’est pas agréable à écouter, mais là n’est pas son but, il s’agit pour Orakle de dépeindre une fresque décadente et moderne, une véritable tragi comédie, tantôt grotesque, menaçante, pitoyable, touchante, et violente, en apparence déstructurée et imprévisible, à l’image de la vie elle-même, tout simplement. Si vous aimez la musique, tant pis, mais si vous aimez l’art, tant mieux.

Voilà donc un labyrinthe musical extrêmement exigeant qui risque de perdre nombre d’entre vous, s’adressant avant tout aux amateurs de musique avant-gardiste et expérimentale comme 6 :33, Ved Buens Ende ou Ishahn, une expérience intense et déroutante qui casse les repères établis et abolit les frontières de la musique. En tout état de cause, Orakle ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même et ce sera, selon vous, tant mieux ou tant pis. A vous d’en juger, en tous cas, vous voilà prévenus !

4 Commentaires

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Molick - 13 Mai 2015: Merci pour la chro. Pas encore acheté pour ma part, mais l'écoute sur youtube m'a bien plu. Je comprends bien ce qui t'a dérangé, mais ça ne me dérange pas, au contraire. Voir Orakle s'éloigner bien plus d'Arcturus (qui sort lui aussi son album) est un bon point.
Within_Hysteria - 15 Mai 2015: Je l'ai écouté aussi mais en effet, malgré un certain plaisir d'écoute, l'opacité rend l'album difficile à percevoir, à apprécier pleinement, le charme n'opère pas complètement...
Metalder - 19 Mai 2015: Hermétique!
Icare - 20 Mai 2015: Metalder: c'est exactement le mot! Je trouve les précédents plus faciles d'accès, même s'il s'agit déjà d'un metal riche et complexe...
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