K.F.R signifie “kafir”, un mot arabe qui désigne celui qui ne crois pas, le mécréant. Ce mot est inscrit sur le front de Dajjal, l'antéchrist dans la religion musulmane. K.F.R, c'est le projet d'un seul homme, Maxime Taccardi, bien connu dans l'univers du metal extrême pour son talent indéniable en matière d'artwork. Bien que les premières compositions aient vu le jour en 2006, le besoin de concrétiser la musique n'a ressurgit qu'en 2013. Il le dit lui-même, il a besoin d'exorciser ses démons et de retranscrire ses peintures en musique. L'artiste n'a rien de conventionnel : son art est emprunt d'une morbidité sans pareille, il peint parfois avec son propre sang, s'inspire de ses propres cauchemars … En bref, la catharsis est indispensable, et le moins que l'on puisse dire et que cela se ressent dans ce premier disque, faisant partie intégrante d'une trilogie. La négation de toute chose et l’avènement de l'antéchrist (Dajjal) offrent une thématique à la fois occulte,
Nihiliste et forte.
Pour situer la musique proposée par K.F.R, une chose venant directement à l'esprit est l'apport des Légions Noires. On retrouve ces mélodies hypnotiques et asthéniques mais empruntes d'une certaine majesté, sans être dénaturées par la production : opaque et raw. L'ensemble est en effet impénétrable et offre un mur de son dense. Le Bm proposé est à la limite de la bestialité par moment («
Anti »), mais se rapproche bien plus d'un
True Bm régressif, s'inspirant certainement des vieux Mütiilation,
Darkthrone ou
Bathory. Toujours dans cette optique imprévisible, le mid-tempo est très présent («
Suck My Death ») mais la brutalité de n'est pas mise de côté, en témoigne des accélérations furieuses (« There Is No
God but Him », titre à la montée en puissance remarquable). La batterie (assurée quand à elle par Déhà) martèle le crâne grâce à l'arrivée par moment de réverbération (blasts, roulements et cymbales ont alors une dimension plus mystique), gros point fort dans ce disque. En effet, loin de desservir les compositions proposées, elle sait s'imposer son être omniprésente et donne au rendu final une couleur effroyable. Les mélodies savent également se faire poignantes, en témoigne le titre « Larv », qui est en fait un hommage à un ami proche de M. Taccardi qui s'est suicidé peu avant son enregistrement.
M. Taccardi effectue tout au long du disque une prestation vocale impressionnante : possédé, hurlé, murmuré, semblable à des gargouillis infâmes, l'artiste s'est totalement transcendé et semble sortir du carcan habituel (« There Is No
God but Him , Al Masîh ad-Dajjâl »). A noter que le titre éponyme laisse découvrir un guest prestigieux en la personne de Meyhna'ch. Le chant est selon moi le fil conducteur d'
Anti et ses variations sont ici quasi infinies. M. Taccardi explique d'ailleurs lui-même rentrer dans une sorte de transe, hors de tout élément extérieur, et lui permettant d’interagir avec l'au-delà, à la manière de la peinture avec son sang dont la plaie est décrite comme une porte vers l'autre monde. Le concept a le mérite d'être concrétisé avec sincérité, les paroles reflétant bien ce rejet de l'humain et cette fascination pour la faucheuse.
L'absence de lumière est une chose qui frappe durant l'écoute. Tout est nauséeux, sale et inquiétant. Le disque est labyrinthique, et il est à vrai dire difficile à cerner aux premières écoutes. En effet, bien que la colonne vertébrale du disque puisse être touchée du doigt en étant dans l'état d'esprit adéquat, les compositions proposées sont telles qu'on a l'impression de ne jamais savoir où l'on se dirige ni ce qui nous attends. Ceci n'a rien de surprenant quand on sait que le sieur Taccardi varie entre compositions et improvisations, voir technique du cut-up (inspiré du fold-in de William S. Burroughs où un texte se trouve découpé au hasard puis réarrangé pour produire un texte nouveau). L'artiste le confirme d'ailleurs, parlant d'une structure musicale alambiquée hors du schéma traditionnel de composition classique. Dénué de toute humanité, chaque titre est une sorte de rituel composant au final un bloc plus ou moins homogène et doté d'une aura glauque et mortifère. D'ailleurs, même le mixage semble parfois légèrement différent selon les titres, renforçant cet état d'esprit old school et authentique. Ceci est d'autant plus mis en exergue par les variations entre un black metal couleur charbon et des passages dark ambient magmatiques. La musique de K.F.R est au final très difficile à définir, à la fois primitive et originale, et c'est ce qui la rend unique.
Instinctif, le disque évolue toujours dans un registre maladif, en témoigne ces alternances entre black metal et l’incorporation de passages ambiants, indus' voir funeral doom («
My Torments »), notamment par l'apport d'un clavier utilisé intelligemment. Des précurseurs de la musique ambiante et électronique minimaliste comme Klaus Schulze ou
Conrad Schnitzler ont donc laissé leur emprunte, mais l'auteur se dit également influencé par beaucoup de compositeurs de BO tels que Gioviniazzo, Tsukamoto ou encore Fulci ; sans oublier l'influence des sons mécaniques ou organiques, induisant ainsi un attrait pour la noise qui peut se ressentir par moment dans l'aspect capharnaüm qui peut découler du disque. Un point original à souligner est la présence d'orgue disséminé de façon ponctuelle, apportant une teinte rituelle et solennelle à une œuvre qui porte déjà l'empreinte du monde des morts (« Terror »). Là encore, les travaux de Philip
Glass n'y sont pas pour rien.
C'est une autre force d'
Anti, qui loin de se répéter dans un brouhaha continu injecte une dose d'occultisme et de morbide. En témoigne l'introduction de « Let Me Be the
Vomit Guiding Your Mouth » guidée par des prières arabes, l'introduction de « Al-Mas?? ad-Dajj?l » - véritable titre hybride et pierre angulaire du disque - où passe un discours d'Hitler (figure d'Antéchrist intemporelle), le titre « Am I so Ugly » où l'on entends une plage ambiante modulée qui gronde, quelques riffs de guitare tordus, une ambiance funèbre et des paroles prononcées comme dans un rituel (rappelant carrément
Vrolok) ou encore l'outro de «
Anti » qui mêle tristesse et noirceur grâce à une habile superposition de sonorités.
Au final, ce mélange permet de laisser vagabonder un panel d'émotions plus riche et illustre de façon quasi cinématographique par moment une âme réellement tourmentée. L'objet est d'ailleurs très fourni, M. Taccardi ayant eu l'idée d'apposer une illustration par titres en plus de l'artwork extérieur ; par ailleurs, l'artiste explique bien que ces artworks sont aussi important que la musique elle-même.
S'insinuant dans l'esprit comme une plaie nécrosée,
Anti est à l'image de son titre : sans compromis et sincère. Bien que difficile d'accès et parfois approximatif, l'album peut sembler ennuyeux si l'on ne rentre pas dedans, mais est un concentré des sentiments humains les plus négatifs et les plus vrais, fait avec les tripes et dégageant une aura misanthropique incontestable. Il nécessitera bon nombre d'écoutes avant d'être digéré et ne s'adressera pas à tout le monde. Il s'impose malgré tout comme une excellente sortie de cette année 2014 pour tout amateur de musique sombre et torturée.
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