Le début de la dernière nouvelle du recueil sur lequel une amie et moi travaillons, qui s'appelle "Une Fin heureuse" :
"Il est des soirs qui nous touchent plus que d'autres - qui savent nous corrompre comme personne n'en serait capable. À ces moments-là, le trop-plein de nous-même s'échappe lorsque nos yeux se posent sur les lampadaires alignés dehors, grandes tiges osseuses au crâne jaunâtre, et sur la nuit d'un bleu indécis et nuageux -- des contrées oniriques, sans le moindre miracle.
C'est l'heure des âmes mortes et des regrets, l'heure des étoiles infiniment lointaines que l'on se décide enfin à regarder - et l'on se rappelle qu'au fond nous sommes aussi seuls qu'elles -, l'heure sacrée où notre vie n'a plus la moindre importance, où l'on se surprend à sourire aux ténèbres. Le
Silence dehors fait écho à celui qu'on a au fond du cœur, et, parfois, le souffle nous manque lorsqu'on réalise ce que l'on est, sans fards ni mensonges - nus.
Paradoxalement, certaines personnes goûtent ces nuits avec délice et leur prêtent un romantisme né de leur
Seul bonheur, au point de se sentir apaisés quand la lune remplace enfin le soleil. Le vent frais qui souffle, été comme hiver, ne parvient qu'à vivifier leur
Essence et leur âme : ils semblent insensibles à ce que le monde a de pire.
Amélie faisait partie de ces rares chanceux auxquels la nuit froide n'était que douce. Elle aimait le
Silence des couloirs vides et l'écho de ses pas sur le linoléum collant et fraîchement javellisé. Elle aimait respirer ce parfum nocturne qui supplantait celui de la naphtaline et des maladies, cette fraîcheur étrange qui se glissait partout comme un merveilleux sédatif.
D'ailleurs tout l'hôpital dormait profondément, à l'exception d'Amélie et de ses collègues, mais ces dernières oscillaient entre la quiétude et le désespoir, au point de multiplier les pauses cigarettes pour échapper à ces assauts de réalité. Amélie, elle, les suivait, mais la vraie raison était plus intime, plus personnelle : elle avait besoin de respirer cet air nocturne sans qu'aucun parasite ne s'interpose. C'était du délire olfactif sans les effets secondaires ; un bonheur inégalé qui chassait tous les autres. Et même les fumées de cigarette et de café qui s'envolaient, qui dansaient et disparaissaient, la faisaient sourire. Elle ne voyait qu'une lune belle, et pas sa tristesse, pas la tache plus sombre sur sa surface inférieure. Elle n'entendait pas les hurlements de haine du
Silence ; ses yeux étaient heureusement clos.
Les autres infirmières retournèrent travailler, rêvant de la fin de leur service et, pour les plus chanceuses, de leur week-end à venir. Amélie, pour sa part, n'y pensait pas, elle était rêveuse, comme si elle soufflait ses pensées avec la fumée grise. Mais la réalité la rattrapa bien vite :
- Tu viens ? Fit l'une de ses collègues.
- Oui, oui, j'arrive.
Dis, quelle heure est-il ?
- Presque deux heures.
- Merci.
La nuit allait être encore longue, et Amélie se sentait privilégiée. Elle acheva son café d'une dernière gorgée plus sucrée que les autres, écrasa le mégot dans le cendrier de pierre à côté d'elle et retourna au travail, là où l'odeur de naphtaline dominait le silence. Elle était si habituée à évoluer dans ces couloirs qu'elle ne remarqua pas, en se dirigeant vers la salle des infirmiers pour
Ranger son paquet de cigarettes, la violence de cette blancheur trop pure pour être honnête. Tout était si propre, si clinique, si intact et pourtant si clairement usé et silencieux qu'on eût dit que la mort s'était maquillée pour mieux tuer. "