La suite directe, et je m'arrête là : le texte est beaucoup trop longue et je veux seulement relancer le topic, pas le monopoliser :
"Un surplus de salive apparut dans sa bouche : c'était juste, il le lui avait promis lors de leur dernier entretien. Le petit gobelet fumant était posé innocemment sur le bureau, à côté du dictaphone et du vieux dossier vert. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas bu un vrai café et, comme la liberté qui obnubile un prisonnier, l'envie, instantanément, se mua en besoin. Un pauvre café, c'était déjà beaucoup pour elle, et il allait refroidir.
A contre cœur, Albertine se détourna calmement de la fenêtre et s'assit sur la chaise vide avant de saisir le gobelet à la chaleur sacrée des deux mains - elle sentait aussi l'automne dans son dos, comme si, à son tour, il la regardait. Elle sirota calmement sa boisson tandis que le docteur F vérifiait que son appareil marchait bien ; c'était un parfait jus de chaussette mais il avait le goût du souvenir, et elle prit un plaisir immense à le retrouver sur sa langue.
C'était un fait : Albertine était quelqu'un de malheureux, du moins assez pour trouver du plaisir là où il n'y en avait communément pas. C'était une nature résignée,
Triste et forte, calme et mélancolique, au sourire fatigué. N'importe qui, en la voyant, aurait trouvé qu'elle avait été d'une grande beauté, avec ses yeux sombres, ses cheveux longs et fins, sa bouche aux lèvres bien rouges et pleines. Mais le mal, les traitements et la violence qui stagnait en elle avaient rendu ses pupilles tristes et fuyantes, terni l'éclat de ses cheveux, fatigué et raréfié son rire. C'était une beauté prématurément fanée et qui n'attendait plus rien que des modestes plaisirs, qu'une rêverie dans laquelle s'échapper. Pourtant, on pouvait presque sentir en elle un feu qui, parfois, ravivait sauvagement ses traits et la rendait presque méconnaissable.
- Pourquoi avez-vous amené cela ? dit-elle en désignant le dictaphone.
- Pour une expérience qui, peut-être, vous sera grandement bénéfique. Mais il faudra me raconter une fois encore, et cette fois-ci sans omettre le moindre détail, sans vous arrêter en chemin.
- Vous en savez déjà beaucoup...
- Et je vous demande de recommencer. Si ma théorie est bonne, je pense que ce sera la dernière fois.
- Je pourrai donc sortir ?
Le docteur F eut une moue navrée qui le rendit particulièrement laid.
- Ce sera un premier pas, oui. Vous savez que votre cas reste sensible et...
- Il l'est toujours quand on a du sang sur les mains, coupa-t-elle.
- C'est juste. Mais l'important est d'abord de vous guérir.
Albertine sourit ; mélange de pitié, de compassion et de cruauté. Le docteur F avait certes des qualités mais il ne pouvait s'empêcher de dévaloriser les autres, notamment de ses patients. Depuis sa plus tendre enfance, et malgré ses études, il avait amalgamé la bêtise et les différents types de maladies mentales, et la confrontation avec de nombreux patients très brillants n'avait jamais détruit cette idée -- tout au plus l'avait-elle ébranlé. Bref, d'une certaine façon, le docteur F était lui aussi un idiot, mais il n'en restait pas moins un médecin talentueux, un homme relativement honnête qui se donnait corps et âme à son travail, au point d'en perdre parfois l'intérêt pour tout le reste.
Au fond, et malgré sa condescendance digne d'un adulte envers un enfant fautif, Albertine l'appréciait. Il était l'un des seuls à s'intéresser à elle - ce qui était rare - et à suivre son dossier avec acharnement quand personne n'en voulait. Elle pouvait bien lui passer ses défauts... d'autant plus qu'il était la seule personne à lui sourire, à lui parler avec une relative franchise, à voir en elle une femme et non un esprit détraqué dans un corps affaibli. Pour autant, elle savait que personne ne pouvait réellement la comprendre, alors elle se méfiait. Son procès avait été extrêmement médiatisé, au point de ne plus pouvoir tolérer le moindre flash de paparazzi avides de l'immortaliser comme un monstre. Heureusement, depuis ces sombres jours, aucun importun n'avait pu lui parler ou seulement la photographier, ce qui était un soulagement tout relatif. Elle se doutait que malgré toute sa bonne volonté, le docteur F s'était, même pour un fragment minime, emparé de son dossier à cause de sa surmédiatisation. Une façon grotesque de briller, de rayonner aux dépens d'autrui. Et c'est ce mépris qui irradiait dans le sourire d'Albertine. "