Cela fait un petit bout de temps que je ne suis pas passé sur ce topic malheureusement trop peu actif. Ainsi, l'extrait qui suit est l'incipit d'une nouvelle centrée sur une femme un peu particulière et qui prend peu à peu une forme "zweigienne".
"Le docteur F, après avoir jeté un coup d’œil à sa montre, s'empressa de finir son café, en prit un autre à la machine et, du pas vif qui le caractérisait, traversa l'hôpital : le rendez-vous qui l'attendait ne pouvait être manqué sous aucun prétexte. Non pas qu'il se fut agi d'un impératif, bien au contraire, mais rarement un cas l'avait autant intrigué.
Par répugnance pour l'ascenseur - "une machine pour flemmards" - il monta les escaliers quatre à quatre pour finalement aboutir au huitième étage, où l'attendait sa patiente, Albertine. Pour avoir parcouru plusieurs fois son dossier, il pouvait se vanter de la connaître mieux que quiconque : cela faisait des semaines qu'il travaillait dessus au point d'en perdre le sommeil et l'appétit, et de s'en rendre lui-même presque fou.
C'était aujourd'hui qu'il espérait mettre un point final à cette histoire. Le docteur F se sentait comme un vrai gamin devant le mystère qu'était cette femme. Elle était logique, douée d'un sens aigu de l'analyse, elle pouvait avoir un recul incroyable sur sa vie... mais elle était capable, dans le même temps, d'abandonner tout cela comme on enlèverait un vêtement. Elle pouvait laisser libre cours à sa haine jusqu'à développer des trésors de cruauté envers elle-même et autrui. Pourtant, quand bien même ses
Crises pouvaient être d'une violence extrême, on ne se sentait pas devant une autre personne : elles étaient comme un trop plein d'elle-même dont elle avait besoin de se débarrasser, qui la rendaient plus réelle, plus vraie que le monde.
Les ordres avaient été donnés depuis des jours, et si les deux infirmiers avaient convenablement fait leur travail, Albertine l'attendait déjà dans la salle préalablement vidée de ses meubles, à l'exception d'une table en bois. Pour le docteur F, rien n'était plus important que la mise en confiance : il fallait que le malade s'approprie les lieux jusqu'à avoir l'illusion de pouvoir influer sur la consultation - mais il doutait qu'Albertine se laisse tromper aussi aisément que d'autres.
Il traversa le couloir désert et arriva devant la porte fermée. Là, après avoir dévisagé le grand panneau de bois, il inspira longuement et raffermit sa prise sur le dossier vert et le gobelet fumant qu'il avait amenés, puis il passa sa main libre dans ses cheveux comme pour réorganiser ses idées. Enfin, il entra.
L'un des deux hommes en blouse blanche, assis sur la table isolée au milieu de la pièce et vissée au
Sol, descendit à son
Apparition et vint lui serrer la main en lui murmurant un bref : "elle est relativement calme, pas eu besoin des médicaments". L'autre, adossé au mur et les bras croisés, visiblement de mauvais humeur, se contenta d'un hochement de tête, comme pour à la fois le saluer et approuver les propos discrets de son collègue. Le docteur F eut un sourire aussi faux que son amabilité et les remercia puis, après un bref regard vers Albertine, leur demanda de quitter la pièce et d'attendre dans le couloir le temps de la consultation. Sans un mot, ils s'exécutèrent et la porte claqua comme un signal : il était huit heures et quatre minutes.
Le
Silence reprit aussitôt ses droits et, tout en ignorant l'ambiance
Triste de la pièce, le linoléum
Grisâtre, les grandes fenêtres qui occupaient tout un mur et la lumière blanche et morte des néons poussiéreux, le docteur F s'installa, sortit un enregistreur de sa poche et attendit. Albertine lui tournait le dos. Elle était pieds nus, vêtue d'une blouse rosâtre, et son dos était partiellement caché par ses longs cheveux noirs et abîmés.
- Bonjour Albertine.
- Bonjour docteur, répondit-elle sans bouger.
- Avez-vous passé une bonne nuit ?
- Vous le savez déjà.
C'était juste : le docteur F avait vérifié le dossier et aucune crise n'avait été à déplorer la nuit dernière.
- Venez vous asseoir, dit-il en accentuant la douceur dans sa voix. Mais Albertine n'était pas dupe.
- Accordez-moi un instant.
Elle aimait bien trop l'automne pour se le voir arraché au profit de sujets sans importance - toujours les mêmes. Elle était dans ce rare état d'esprit qui la rendait plus sensible et rêveuse que de raison, comme si elle s'était délicieusement enivrée. Elle se sentait capable de rester ainsi des heures, à contempler les danses compliquées des feuilles virevoltantes et à rêver, à lâcher la bride de la réalité. À travers cette fenêtre sale, Albertine contemplait la plus belle des libertés, celle qui était de rouge et d'or. Elle se souciait peu de la toucher ou de la vivre tant qu'elle pouvait la contempler. Malheureusement, la voix rugueuse du docteur F, irritante, la ramena brutalement à la raison.
- Je vous ai ramené un café, vous devriez venir le boire tant qu'il est encore chaud."