Et encore la suite - en fait j'ai tellement écrit depuis que je pourrais mettre au moins dix extraits à la suite, mais 'faut laisser aux autres artistes le Temps de s'exprimer, non ? Alors je ne mets qu'une partie de la suite.
La pièce
Vois ces murs, vois cette table, vois cette chaise. Ces feuilles. Tu ne le sais pas encore, mais tu es beaucoup plus serein qu’il y a vingt minutes, quand tu haïssais tout ce qui composait cette pièce.
Mais tu l’as déjà acceptée.
Cette pièce… a forcément une insertion logique dans quelque puzzle de dément, penses-tu. Peut-être… En attendant, c’est
Ton univers. Oh ! Tu t’empares d’une feuille, et tu écris…
« Mon univers, ce sont ces murs gris, ce sol et ce plafond tout aussi gris, cette chaise de bois insipide et cette table de plastique détestable. Je ne sais pas ce que j’y fais, comment j’y suis arrivé, mais…
… La délivrance ne peut venir que de ma mort, ou de mes mots sur ce papier. Il n’y a pas de porte, pas de poignée.
Je ne peux pas me lever : je n’en suis pas capable… »
… Tu as mis du Temps à t’en apercevoir, sûrement parce que l’opération est conçue de manière à ce qu’on ne s’en aperçoive jamais immédiatement. L’encre est rouge.
Ton sang.
Tu écris avec une partie de ce qui fait
Ton être. Tu y es obligé, sans quoi tu n’aimeras jamais tes mots ; tu ne t’aimeras pas. Il le faut pourtant. Tiens
Ton doigt, contemple l’encre si rouge, qui déjà change de couleur et devient brune couleur de boue… Panique encore un peu. Mais tu apprendras à supporter, encore et toujours. Ou tu craqueras.
Le stylo, pourtant, à l’air parfaitement normal. Tu le tiens entre tes doigts, tu le jettes comme s’il était porteur d’un maléfice. Sur la feuille est un gros trait rouge qui part du e de capable. C’est un bon début. Cela aussi te fait vivre, cela étant la vivacité d’une coupure.
Elle t’emmerde, elle te gêne. Tu la sens palpiter, chaque pulsation, tu la sens. Lèche le sang, lèche. Imprègnes-en ta langue et tes lèvres.
Tu finis par te calmer, encore une fois. Tu respires profondément. Avant tu dérivais, maintenant tu as quelque chose à faire. Parce qu’avant tu ne faisais rien. Peut-être. Quoiqu’il en soit… Voilà
Ton esprit dirigé vers un but. Espère donc l’atteindre.
Continue. Tu prends un autre stylo…
« … et je me demande si je le serai jamais. J’écris avec mon sang. Cela fait mal, comme je n’ai jamais éprouvé de mal auparavant. C’est vif, c’est rapide. La table en est colorée, le sol aussi, les murs, un peu, à cause du premier stylo que j’ai jeté… »
… Affronte ! Affronte ! Tu as réussi à écrire quatre ligne en étant pleinement conscient de cette douleur, affronte-la, accepte-la, fais-en ta compagne…
« … des taches qui changent et qui deviennent, de rouge vif, brunes et noires comme de la terre boueuse. Je ne pensais pas qu’écrire ferait autant mal. Je dois… Je le dois… Je le sais. »
… Tu le dois surtout parce que tu es dans une impasse et que tu veux y trouver un sens quelconque. Tu en as besoin, de cette cause ultime. Mais pourtant, tu y penses et tu ne sais même pas pourquoi tu penses ainsi…
« Je le sais.
Tout cela est sûrement une épreuve quelconque, un test, et si je le réussis… si je le réussis - quoi ? Si j’écris avec mon sang, il s’agit forcément de quelque chose de plus intime qu’un roman. Mais pourtant, tous les écrivains ne racontent-ils pas leur propre histoire au travers de leurs romans, même les plus fantastiques ? De manière allégorique, je veux dire.
Quelque chose de plus intime qu’un roman.
Quelque chose sur moi ?
Qu’y a-t-il à raconter sur moi, si ce n’est ce que j’ai déjà écrit, à savoir que je suis dans une pièce fermée, bétonnée, assis sur une chaise en train d’aligner des mots avec mon propre sang ?
Oh. Mais je ne peux raconter que l’instant présent. Instant… Dans ce mot, il y a la sonorité Temps. Pourquoi, d’ailleurs ? Pourquoi ce mot ?
J’ai trouvé ! Aïe ! Putain… »
… Tu lâches le stylo, cette fois. Tu serres ton doigt - non, tes doigts - au lieu de les tenir simplement, ils saignent tous, tous ceux de ta main droite. Tu te demandes comment tu as trouvé la force d’écrie "Aïe ! Putain" alors que tu ressentais déjà une douleur beaucoup plus forte que celle à laquelle tu t’étais habitué.
Mais oui, tu as trouvé. Un sujet de départ, du moins. Pas le moindre, d’ailleurs. A ta place, j’en aurais pris un bien plus évident à mes yeux… A ta place. Mais je n’y suis pas. Il n’y a que toi. Avec une grande mission, mais sans autre pouvoir magique que ton écriture et ta sincérité. Tu ne sais même pas si cela sera utile, d’ailleurs. Mais il le faut.
« … de merde de bordel de chien ! Pourquoi la douleur s’est-elle accentuée quand j’ai parlé du… maintenant j’ai même peur de l’écrire, tiens… C’est si intime que cela, ce sujet ? Parlons d’autre chose, alors… Je me suis déjà demandé qu’est-ce que je faisais dans cette foutue pièce. Cette prison.
C’est une boîte de quatre murs de béton gris, sans couvercle, sans porte, sans fenêtre, éclairée par une ampoule nue, avec une table en plastique, une chaise, et moi. Moi, nu. Pourquoi suis-je nu d’ailleurs ? Qui m’a mis là-dedans, bordel de merde ?
Non. Il faut que je me calme. Je risque de faire revenir une douleur plus forte encore si je m’énerve. Je risque de péter un câble et de me tuer en ne me contrôlant plus. Je ne le veux pas. Je veux vivre. La mort m’inquiète.
Un autre pourquoi.
Commençons par la pièce. C’est une sommation. Je dois écrire, ou devenir dément. Oh ! Y en a-t-il d’autres ? Pas loin ? Que je pourrais atteindre, et… je ne le pourrais pas. Pas de porte ni de fenêtre.
Cette boîte est entièrement artificielle, humaine : la Nature n’a pas de béton, pas de plastique. Pas de chaise, ni de table. Extraterrestre ? Qui a dit qu’ils ne mangeaient pas sur des chaises, attablés ? Mais il ne s’agit que de notre vision, humaine, de la chose, n’est-ce pas ?
Pourquoi est-elle entièrement artificielle, d’ailleurs, cette putain de boîte ? ».
Ça… Tu le découvriras demain. Peut-être. Même si tu n’es pas en mesure de savoir qu’un jour vient de passer. Tu es fatigué, non ? Alors…
… Dors.