Ah non mais purée, ce documentaire sur Cioran est vraiment passionnant, j'ai exulté à de nombreuses séquences.
Waltari je t'aime, épouse-moi

!
J'ai mis pause aux environs de la 35ème minute, après que Cioran, dans une interview, a parlé du suicide.
Et il en parle comme en parle Hermann Hesse dans Le Loup des steppes, dont je vous recopie (attention, éventuelles coquilles inside) de longs, très longs extraits, mais qui vont achever d'exprimer la vision dionysiaque et tragique du monde de Hesse, Nietzsche (d'ailleurs maintes fois cité par Hesse dans son roman) et Cioran
(et la mienne tant qu'à faire). Définitivement, j'inclue Cioran à mon panthéon aux côtés des deux précédents, chose que je n'avais pas osé faire avant parce que n'étant pas assez sûre de son paradigme. J'aime les tragiques, ce sont les seuls qui trouvent grâce à mes yeux, et ils sont rares.
Et Cioran a raison aussi lorsqu'il dit que dans sa vie, il a appris bien plus des personnes ordinaires et condamnées à la solitude et à l'ignorance (la concierge) que de certains intellectuels qui se targuent de l'être que parce qu'ils ont un diplôme universitaire, alors que ce ne sont que des branleurs de neurones.
« À cela, il faut encore ajouter une chose. Il existe un assez grand nombre de gens de la même espèce que Harry ; beaucoup d’artistes notamment appartiennent à cette catégorie. Ces hommes ont en eux deux âmes, deux essences ; le divin et le
Diabolique, le sang maternel et le sang paternel, le don du bonheur et le génie de la souffrance co-existent et interexistent en eux aussi haineusement et désordonnément que le loup et l’homme en Harry. Ces êtres-là, dont la vie est des plus inquiètes, éprouvent parfois à leurs rares instants de joie une si indicible beauté et intensité, l’écume du moment jaillit si haut et si aveuglante au-dessus de la mer de souffrance que ce bonheur éclatant et bref, en rayonnant effleure et séduit les autres. C’est ainsi que naissent, écume éphémère et précieuse au-dessus de l’océan des douleurs, toutes ces œuvres d’art par lesquelles un seul homme qui souffre s’élève si haut, pour une heure, au-dessus de son propre sort, que sa félicité rayonne comme un astre et, à tous ceux qui la voient, apparaît une éternité, comme leur propre rêve de bonheur. Tous ces hommes, quels que soient les noms que portent leurs actes et leur œuvres, n’ont pas, au fond, de vie proprement dite ; leur vie n’est pas une existence : elle n’a pas de forme, ils ne sont pas héros, artistes ou penseurs, de la même façon dont d’autres sont juges, médecins, professeurs ou cordonniers ; leur vie est un mouvement, un flux éternel et poignant, elle est misérablement, douloureusement déchirée et apparaît insensée et sinistre, si l’on ne consent pas à trouver son sens dans les rares émotions, actions, pensées et œuvres qui resplendissent au-dessus de ce chaos. C’est parmi les hommes de cette espèce qu’est née l’idée horrible et dangereuse que la vie humaine tout entière n’est peut-être qu’une méchante erreur, qu’une fausse couche violente et malheureuse de la Mère des générations, qu’une tentative sauvage et lugubrement avortée de la Nature. Mais c’est aussi parmi eux qu’est née cette autre idée, que l’homme n’est peut-être pas uniquement une bête à moitié raisonnable, mais un enfant des dieux destiné à l’immortalité.
[…]
Cette particularité se rattachait d’ailleurs à ce besoin profond et passionné de solitude et d’indépendance qu’aucun homme n’éprouva jamais plus que lui. Dans sa jeunesse, quand il était encore pauvre et peinait pour gagner son pain, il préférait crever de faim et porter des vêtements déchirés uniquement pour sauver une parcelle d’indépendance. Jamais il ne se vendit ni pour de l’argent, ni pour du confort, ni aux femmes, ni aux puissants ; cent fois, il rejeta et refusa ce qui aux yeux de tous, était bénéfice et bonheur, pour garder en revanche sa liberté. Aucune idée ne lui était plus horrible et plus haïssable que celle de devoir un jour remplir une fonction, suivre un immuable emploi du temps, obéir aux autres. Un bureau, un comptoir, un office, lui étaient exécrables comme la mort, et ce qui pouvait lui arriver de plus affreux en rêve, c’était d’être prisonnier d’une caserne. À toutes ces conditions, il ne pouvait souscrire, souvent au prix de grands sacrifices. C’est là qu’étaient sa force et sa vertu, c’est là qu’il était incorruptible et inébranlable, que son caractère était ferme et rigide. Mais à cette vertu se trouvaient liés étroitement son destin et sa souffrance. Il lui arriva ce qui arrive à tous : ce qu’il cherchait et poursuivait obstinément, par un besoin inné de sa nature, lui fut donné, mais au-delà de ce qui est bon pour un humain. Ce qui fut d’abord son rêve et son bonheur devint ensuite son amer destin. L’homme puissant périt par la puissance ; le cupide, par l’argent ; l’humble, par la servitude ; le jouisseur, par la volupté. Le Loup des steppes, lui, périt par l’indépendance. Il avait atteint son but : personne ne le commandait, il n’avait à se soumettre à personne, il disposait librement de lui. Car tout homme fort atteint ce que lui fait chercher un besoin véritable.
[…]
C’était un des signes les plus caractéristiques de sa vie.
Un autre était d’appartenir aux suicidés. Précisons cette expression : il est faux de n’appeler suicidés que ceux qui se suppriment réellement. Parmi ceux-là, il s’en trouve beaucoup qui, en quelque sorte, ne deviennent des suicidés que par hasard et n’ont pas nécessairement le suicide dans le sang. Parmi les hommes sans personnalité, sans empreinte puissante, sans destinée, il en est qui périssent de leur propre main, sans pour cela, de par leur sceau et leur empreinte, appartenir au type des suicidés ; par contre, parmi ceux qui, par essence, appartiennent aux suicidés, beaucoup, la plupart même, ne se suppriment pas en réalité. Le propre du "suicidé" – et Harry l’était – n’est pas de se trouver forcément en relations constantes avec la mort, mais de sentir son moi, à tort ou à raison n’importe, comme un germe particulièrement dangereux, douteux, menaçant et menacé de la nature ; c’est de se croire toujours exposé au danger, comme s’il se trouvait sur la pointe extrême d’un rocher d’où la moindre poussée du dehors et la moindre faiblesse du dedans peuvent suffire à le précipiter dans le vide. On reconnaît ces hommes à une ligne de destin qui prouve que, pour eux, le genre de mort le plus vraisemblable est le suicide, du moins dans leur imagination. Cet état d’âme, qui se manifeste presque toujours dans leur première jeunesse et ne les quitte pas de toute leur vie, n’est pas conditionné par une trop faible vitalité ; au contraire, on trouve parmi les suicidés des natures extraordinairement tenaces, avides et même téméraires.
[…]
De même que toute force peut devenir une faiblesse (doit le même le devenir dans certaines circonstances) de même le suicidé typique peut, lui, faire de sa faiblesse apparente une force et un appui ; et c’est ce qu’il fait très souvent.
Ce cas était celui de Harry, le Loup des steppes. L’idée que le chemin de la mort lui était accessible à n’importe quel moment, il en fit comme des milliers de ses semblables, non seulement un jeu d’imagination d’adolescent mélancolique, mais un appui et une consolation. Il est vrai que tout bouleversement, toute souffrance, toute situation défavorable provoquaient immédiatement en lui, comme en tous ceux de son espèce, le désir de s’y soustraire par la mort. Mais, peu à peu, il transforma ce penchant en philosophie utile à la vie. L’accoutumance à l’idée que cette sortie de secours lui était toujours ouverte lui donnait de la force, le rendait curieux de goûter les douleurs et les peines, et, lorsqu’il se sentait bien misérable, il lui arrivait d’éprouver une sorte de joie féroce : « Je suis curieux de voir combien un homme est capable de supporter. Si j’atteins à la limite de ce qu’on peut encore subir, eh bien, je n’ai qu’à ouvrir la porte et je serai sauvé ! » Il existe beaucoup de suicidés qui puisent dans cette idées des forces extraordinaires.
D’autre part, ils connaissent tous la lutte contre la tentation de la mort volontaire. Chacun d’eux, dans quelque recoin de son âme, sait fort bien que le suicide n’est qu’une sortie de secours piteuse et illégitime, et qu’il est plus beau et plus noble de se laisser vaincre et abattre par la vie elle-même que par sa propre main. »
Hermann HESSE,
Le Loup des steppes,
Pages V à XI