Pas facile de former un combo l'année du Covid. Impossible de mettre sur You Tube la moindre vidéo live. C'est bien simple, je n'ai même pas réussi à trouver une photo du groupe, même sur leur page Facebook. Peut-être respectent-ils particulièrement la distanciation sociale ? Il faut bien convenir que quatre gus à plus d'un mètre de distance et affublés de masques FFP2, ça fait pas trop Rock'n Roll. Par ailleurs, les Californiens de
Los Angeles n'aident pas vraiment à définir leurs motivations en avouant juste chercher à « be loud, be heavy and do what the fuck we want ».
Tentons donc de gratter quelques indices du côté du maigre background que j'ai réussi à récolter.
Jim Mc Closkey, guitariste, vient de MotorSickle, un groupe de Stoner
Doom qui est en réalité la prime incarnation de Sea of Snakes, à qui il laisse la place. Le chanteur Tracy Steiger (oui, c'est un mec, en dépit du prénom plutôt typé féminin) nous vient de Saul of Tarsus, officiant dans le Crust mais ne dédaignant pas de ponctuelles échappées épiques. Le batteur Jeff Murray provient du groupe Stoner
The Shrine ; et je n'ai rien trouvé sur le bassiste Mick Coffman, c'est donc sûrement un espion russe, c'est bien la preuve.
Je vous sens suspicieux, là. Eh quoi, je classerais le truc en Heavy
Metal, avec de tels antécédents ? On s'attendrait plutôt à respirer l'odeur de gadoue gluante assaisonnée de fumée de beuh (sans même imaginer les projections de matières plus ou moins infâmes que pourrait envoyer dans la cuisine l'introduction d'un mixer Crust). Bah, oui, l'écoute des cinq titres de l'EP « World on Flammes » évoque chez moi principalement du Heavy. Notez-bien le « principalement » : du gras et du visqueux, c'est comme avec la gnôle des Tontons Flingueurs, « y'en a aussi ». C'est également ce qui en fait le charme.
Pour me prémunir contre une action en justice, j'ouvre donc la parapluie et ajoute cette préconisation à la notice d'emploi : si vous passez « World on Flammes » à un volume immodéré, il n'est pas impossible que vos enceintes crachotent un peu de cambouis. Pensez à disposer des serpillières pour protéger votre joli parquet tout propre. Je viens de lui téléphoner, mon avocat me l'a garanti, avec cet avertissement, vous ne pourrez pas me faire payer votre changement de moquette.
Cet appel à la prudence est surtout valable pour le titre Son of Man, le plus chelou heavymétaliquement parlant. Larsen, hypersaturation, rythme claudiquant, lignes vocales heurtées et bancales, chant qui alterne entre un bref allusif souvent haché et des envols d'expressivité vite rappelés à l'ordre par une section rythmique dominatrice et presque castratrice ; une guitare fumeuse, limite évanescente, impérieuse en rythmique et glissant comme en loucedé ses leads en arrière-plan... Impression d'ensemble positive, mais oui, je vous l'accorde, on n'est pas dans le Heavy.
Pareil pour le grinçant Drink your Theeth. La démarche est pachydermique, heurtée au possible. Jusqu'à l'accélération médiane, avec sa dynamique nouvelle où l'on emprunte un faux rythme Thrash qui culmine sur un final aussi abrupt qu'inattendu. Font chier les Serpentard, moi, chez Harry Potter, je me sens plutôt Serdaigle et ce titre avive ma curiosité sans l'étancher. Serait-ce une résurgence du Crust, un style qui m'a toujours laissé de côté ? Il m'intrigue, mais au bout du compte, j'avoue n'avoir rien pigé à ce morceau que je trouve aussi frustrant qu'un coïtus interruptus.
Revenons au titre introductif, Let
The Fire Burn.
Rampant, sinueux, chargé de mélodie ; derrière une lourde rythmique bipolaire, à la fois swingante et déchirée, sous-tendue par un sympathique travail de guitare, la voix pleine de gravier de Steiger mène une belle charge de cavalerie, pleine d'un panache serein. Le titre est gouleyant, charmeur, tout de rondeur et de de piquant, une bonne fusion de contraires qui fait mouche.
Ride the Line nous ramène dans des eaux plus connues, bien explorées en son temps par
Black Sabbath. Avec certes un peu plus de matière grasse, mais le Sab' en a aussi pas mal étalé dans les 70'. Le son est plus moderne, bien sûr, mais sans excès, bien équilibré : ils sont quand même passés par les fameux studios Total Access, qui en ont vu de plus prestigieux, et leur EP a été travaillé par le boss en personne. Cela dit, on est plus dans le registre de l'inspiration sabbathienne que de la simple copie. Tour à tour enlevé et ralenti, le titre maintient une agréable tension mélodique et rythmique, avec en son milieu une jolie guitare pleine de wah wah aux accents psychédéliques. Les lignes vocales et les intonations de Tracy Steiger sont variées et acérées ; essentiellement rocailleuses et agressives, elles finissent par déboucher sur un pathos assez convaincant.
Steiger développe encore plus ce pathos dans le titre le plus indubitablement Heavy de l'album, Fear behind the Stare, dont la première minute en arpèges acoustiques évoque trompeusement une ballade.
Pas le genre de la maison, en fait : les coups de boutoir de la rythmique viennent vite nous rappeler que le groupe ne fait pas dans la dentelle. Le chant est râpeux, lourd, mais parvient à frôler une sensation plus poignante sur le refrain, et surtout avec la tension inquiète qu'il imprime à partir du break instrumental aux deux tiers du morceau. Convaincant et bien ficelé, à défaut d'être d'une originalité sans pareille.
Au final, Sea of Snakes décline sur son premier EP une musique agréablement bâtarde et qui surprend au bon sens du terme. Je ne me hasarderai pas à pronostiquer le style dans lequel officiera leur futur album ; toujours est-il que je note dans ma petite tête d'y jeter une oreille à sa parution, tout comme je ne peux que vous inviter à découvrir cet EP. Sans être transcendant, il est joliment diversifié, bien produit et exécuté avec toute la conviction qu'on est en droit d'attendre.
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