Nous évoquions les rêves précédemment, ceux des musiciens et des artistes, des créateurs, des peintres de notre temps, affairés à façonner une entité musicale où leur nom restera inscrit à l’encre indélébile pour des années durant.
Si
Tuomas Holopainen s’estime si chanceux d’avoir réalisé autant de ses rêves avec
Nightwish, il n’en est pas moins resté un homme au cœur d’enfant, à l’âme innocente désireuse de rater le moins de publications de Picsou magasine que possible. S’il avait avoué lors de la promotion d’"Imaginaerum" que son vœu le plus cher, celui de monter un film et d’en faire la musique et l’histoire, était sur le point d’aboutir et qu’il ne savait que faire ensuite, un rêve plus enfoui encore, plus méconnu et peut-être longtemps resté en retrait car peu recommandable, restait quelque part, présent, attendant sa chance de se matérialiser.
Tuomas n’a jamais caché son admiration pour Disney, ses personnages et surtout Don Rosa, dessinateur de Picsou, qu’il estime et adore depuis son enfance. Lorsqu’il parvient à rencontrer l’homme en 2010, c’est sans surprise qu’il apprend que le dessinateur ne le connait absolument pas et à demi-mots qu’il évoque la volonté d’écrire une fresque orchestrale mettant à l’honneur son récit préféré : "
Life and Times of Scrooge".
L’idée fait cependant son chemin, les deux hommes se rencontrent à nouveau et la collaboration prend enfin vie. Le compositeur prévient ; ce ne sera en aucun rapport avec
Nightwish.
Pas question d’inclure son personnage favori dans un album de metal, ni dans un cadre trop familier comme avait pu l’être la BO "The Score". L’album sera une œuvre unique, la seule qu’il fera en solo, et il ne fera probablement jamais de représentation publique pour elle. Ce sera son
Eden, son fruit défendu, qu’il acceptera évidemment de partager mais qui devra rester dans son innocence, seul et unique.
Lorsque l’on reçoit l’objet entre les mains, inutile de dire qu’il est magnifique et laisse transparaitre une émotion palpable, une collaboration rare au-dessus de toute velléité commerciale. La splendide fresque dessinée par Don Rosa en personne a orienté le packaging vers un A5 en longueur et l’intérieur du livret est totalement à l’image du célèbre canard.
Musicalement, c’est évidemment une totale abstraction du metal qu’il faut faire. Ni guitare, ni basse, ni batterie, peu de chant et une emphase lyrique et symphonique totale, telle la bande son de l’histoire que Tuomas a chérie si longtemps dans son enfance.
Le Finlandais a cherché à suivre la trame narrative du récit, incorporant parfois une voix off afin d’expliquer le concept mais dans un genre finalement très proche de celui que l’on connait du compositeur. Dire qu’il s’agit de
Nightwish en enlevant sa partie metal n’est pas toujours faux tant on ressent son style dans la façon de faire sonner l’orchestre et les arrangements.
"Into the West", débutant sur des vocalises, laisse s’envoler quelques mots sur de délicates nappes de pianos que l’on semble déjà connaitre, avant une envolée lyrique aux relents celtiques que Tuomas affectionnent énormément (Troy Donockley est toujours de la partie). Les chœurs prennent progressivement une place importante jusqu’à l’intronisation des cuivres, énormes comme toujours lorsqu’ils sortent du
London Orchestra, habitué des bandes-son hollywoodiennes. "Duel & Cloudscapes", qui suit, le démontre aisément tant on se croirait dans un film démesurément épique, mais avec une patte immédiatement reconnaissable, comme on reconnaitrait finalement Howard Shore ou Hans Zimmer. C’est en ça que Tuomas apparait si grand dans ce "The
Life and Times of Mr Scrooge" ; son style est immédiatement identifiable, qu’il ait des riffs ou pas. Le compositeur va d’ailleurs avouer que ce titre aura été l’objet de grandes difficultés puisqu’il est censé évoquer un passage comique, univers finalement fort peu présent dans la musique du Finlandais en temps normal. On y entend donc énormément de pizzicato, des vents qui offrent un côté plus déluré et léger à l’ensemble avant que le vent et la tempête ne reviennent obscurcir la musique et offrir un aspect plus dramatique.
"Dreamtime" prend plaisir à présenter des samples étranges, un didgeridoo et une ambiance montant très longuement en puissance. Quelques notes cristallines de claviers, des percussions répétant inlassablement le même enchainement mais de plus en plus intensément, ce didgeridoo angoissant au possible et cet univers qui se noircit de plus en plus, laissant sous-entendre une catastrophe à venir ou une découverte très importante. Une ambiance suffocante à l’opposée totale du sublime "Goodbye, Papa", belle à pleurer et porteuse d’une des mélodies les plus poignantes jamais écrite par Tuomas. Sans mot, sans grandiloquence, il parvient à créer une connexion, à toucher votre âme, fêler la plus profonde carapace émotionnelle et ainsi délivrer le plus beau des messages : la beauté de l’art et de la poésie, la magie de la musique.
Mais si rares sont-ils, les passages chantés n’en sont pas moins primordiaux. La voix poétique et enchanteresse de Johanna Kurkela, celle plus intimiste de Joahnna Livainainen et les talents de conteurs de Tony Kakko, qui réalise probablement son rêve de collaborer avec son idole de toujours. "
Cold Heart of the Klondike" est probablement le titre le plus traditionnel de l’album. Les percussions y sont massives, le chant de Tony s’inscrit complètement dans l’ambiance onirique de l’ensemble avec cette manière si théâtrale de placer les mots et d’interpréter les histoires. Il en va de même pour le très beau "The Last Shield", où la ligne vocale de Johanna Kurkela est confondante de beauté et de féérie. Idem concernant "To Be Rich", ouvrant parfaitement le premier extrait dévoilé, "
A Lifetime of Adventure", emplie de délicatesse et de poésie.
The
Life and Times of Mr Scrooge n’est pas un album ordinaire, ni forcément une BO traditionnelle. Il est une entité liant plusieurs mondes les uns aux autres qui subjuguera certains autant qu’il ennuiera profondément d’autres. Il est une œuvre à part qu’il faut saluer comme telle, un risque, un pari mais surtout un rêve d’enfant, un de plus, que Tuomas est parvenu à matérialiser. Et c’est tout naturellement que ce texte ne donnera lieu à aucune notation, car aucune note ne pourrait retranscrire la nature de ce disque si particulier. Chacun, partagera ou non, ce moment de féérie avec un musicien qui, plus que jamais, vit sa vie comme un conte de fée qu’il écrit au fur et à mesure du temps qui passe…
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