La scène progressive danoise, même si elle reste encore très discrète due à une absence chronique d’artistes, recèle pourtant de groupes à l’avenir très prometteurs ou qui ont déjà prouvé leur maîtrise. Parmi ces quelques noms, nous pouvons par exemple citer
Pyramaze et son excellent Contingent paru en 2017, même si leur dernière sortie en date Epitath en 2020 aura eu de quoi nous décevoir faute de surprises.
Vola nous vient aussi en tête notamment via son dernier cru Witness sorti l’année dernière qui, au-delà de sa patte personnelle, aura su proposer un metal plus expérimental. Les Danois avaient d’ailleurs immédiatement marqué le coup avec un premier opus Inmazes à la fusion de styles osée, à l’équilibre entre agressivité et quiétude parfaitement contrôlé.
On est en revanche moins familier avec
Cold Night For Alligators, autre formation de metal progressif danois. Avec pourtant près d’une quinzaine d’années d’existence, le quintet est pourtant relativement silencieux voire inconnu dans ce paysage kaléidoscopique. Leur deux premières pièces
Course of Events publié en 2016 et
Fervor en 2018 étaient déjà singulières bien que décousue et plutôt orienté metalcore. De même, ce désir systématique de la part du vocaliste
Sebastian Beronius d’alterner chant hurlé et chant clair sans réel fil conducteur n’aura pas vraiment aidé le groupe a percé dans cet univers progressif. C’est avec
The Hindsight Notes, troisième tableau de la formation danoise et présenté sous le label Arising
Empire (
Landmvrks,
Imminence,
Novelists FR) que nos musiciens vont tâcher de convaincre leur auditoire et de remanier sa direction artistique.
Le premier changement et non des moindres, c’est que nos danois ont fini par abandonner leur penchant core pour se concentrer uniquement sur une musique progressive mais aussi moderne. Plusieurs passages voire morceaux seront dans l’essence même des travaux de TesseracT ou de
Meshuggah avec un esprit djent dissonant, implacable et endurant. Au niveau de la prestation vocale, le chanteur
Sebastian Beronius use plus d’un timbre aéré que fulminant pour un ressenti bien plus cohérent et attrayant qu’à l’accoutumé. Pour ce qui est des compositions, même si elles étaient déjà déconcertantes jadis, on sent bien plus d’élaborations, de fantaisie mais aussi de technique. D’ailleurs, les structures des titres sont bien moins prévisibles, le quintet joue beaucoup plus sur la stupéfaction et le déroutant. Cette hétérogénéité n’est cependant pas toujours à l’avantage du groupe danois.
On pourrait d’ailleurs couper
The Hindsight Notes en deux : un première partie d’album pas toujours convaincante avec des choix peu évidents à comprendre et des transitions dans l’ensemble brutales et un second acte plus puissant musicalement, bien plus fluide et aux décisions lucides.
Behind Curtains, morceau d’ouverture de l’opus, voit son commencement aux attraits parfois pop nous emmener dans une atmosphère douce, planante et captivante. La mélodie et la technique de chant de
Sebastian Beronius nous immerge dans les eaux clairs de
Sleep Token. Alors que l’on croyait rester dans cette ambiance poétique et détendue, nous aurons finalement un énorme breakdown en fin de titre avec une palette hurlée qui vient littéralement casser la dynamique générale de la composition. Cette section qui évoque le monde froid de
Meshuggah est formidablement bien réalisée, la distorsion est bien construite mais sa présence n’a pas vraiment de sens et est au final plutôt dérangeante.
Verism, titre le plus court à durée égale avec Nostalgic, possédait un bon élément de base avec son introduction futuriste au synthétiseur. Mais à contrario de Nostalgic qui affiche un éventail vocal étendu très similaire à un certain Daniel Tompkins de TesseracT ainsi qu’un instrumental agressif et moderne, la site du morceau s’annonce bien moins reluisant avec un rythme qui tournera assez vite en rond, une ligne directrice extrêmement simple malgré un petit solo de guitare qui affiche le seul moment de folie de la chanson et des mimiques vocales (comprenez ici des échos et des « ah ah » poppy) qui ne font clairement pas honneur à l’image de notre quintet.
Tout n’est pas non plus à jeter sur cette première section avec de bonnes intentions comme ce solo de saxophone sur No Connection qui renforce le caractère progressif du groupe ou même Water aux refrains profonds, où chant clair et cris fusionnent pour un hymne poignant. On notera une nouvelle démonstration à la guitare, bien plus conséquente cette fois-ci et qui nous envoie au plus près des étoiles.
Mais c’est bien la seconde démarche de ce
The Hindsight Notes qui nous touchera le plus et qui se montrera également le plus de solennité. Hindsight est une première ébauche de cette grandeur avec quelques belles envolées vocales au niveau du refrain et même des chœurs au niveau des derniers couplets pour un final en apothéose, frissonnant et remarquable. Mais la palme d’or au niveau du sensationnel revient à Worn
Out Mannequin.
C’est à ce moment précis que l’on voit l’immense potentiel et surtout savoir-faire des Danois avec un peu plus de cinq minutes de haute volée. En collaboration avec Kim Song Sternkopf de la formation de black progressif MØL, le titre nous prend à chaque instant par surprise avec l’intégration de nouvelles substances toutes audacieuses. D’abord, nous avons ces chœurs qui sont tout bonnement stupéfiants et qui offrent des sensations uniques. Vient ensuite ce chant éraillé signé Kim qui apporte un contraste et une touche rafraichissante assez unique dans l’univers du black metal. Le pont est aguicheur et nous emmène dans une mélodie plus catchy, plus sombre également. Le dénouement du titre emprunte un riffing presque à l’exact identique de
King de TesseracT et la performance globale de
Sebastian est un énième clin d’œil auditif à Daniel Tompkins. Le niveau et la qualité de composition sont démentiels et je n’aurai aucune peur à dire qu’il s’agit d’une de plus belles pièces progressives que j’ai eu l’occasion d’écouter.
Après ce dernier avis personnel, que penser et surtout que dire de ce
The Hindsight Notes ? Incontestablement, il s’agit là d’un bon troisième disque de la part de
Cold Night For Alligators dont l’abandon de l’étiquette core a permis au groupe d’exprimer pleinement son art musical. Le quintet s’est plus investi dans son œuvre, s’est permis plus d’expérimentations et de libertés pour une sensation d’émancipation quasi totale. L’ensemble est convaincant mais comme ses précédentes productions, nos musiciens donnent une impression d’un travail inachevé, incomplet dû à une différence flagrante entre la qualité d’écriture de ses compositions. La formation danoise manque par conséquent le coche mais pourra tout de même compter sur ses pépites (Worm
Out Mannequin, Hindsight) pour marquer son empreinte dans le décor de la musique progressive.
Un groupe à suivre donc de très près …
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