Créer un nouveau projet quand on se sent un peu à l’étroit dans son projet principal est quelque devenu commun avec le temps, et encore plus dans le milieu du rock et du metal. Besoin de créativité, multiplication des groupes pour subvenir à ses besoins, envie de collaboration avec d’autres musiciens … les raisons sont multiples, parfois motivé par des velléités profondes ou le simple plaisir de voir autre chose, parfois avec une pression moindre.
Le cas de Richard West avec Oblivion Protocol est plutôt original et témoigne d’une sincère passion pour sa musique et sa créativité. Lorsqu’il travaille sur le double album "Legends of the Shires", il prévoit déjà de prolonger le concept de ce déjà conséquent double album. Il écrit des textes, des mélodies … mais finalement, le groupe repart de l’avant et Karl Groom décide de s’éloigner de ces contrées très prog pour proposer une direction bien plus massive sur "Dividing Lines".
Évidemment de la partie dans
Threshold, West n’abandonne pas son idée de suite scénaristique et écrit ce qui se passe lorsque le personnage principal fait le fameux choix qui se pose à lui à la fin du disque. Quoi de mieux dans ce cas de former un projet, peut-être temporaire et uniquement dédié à cet opus, pour mettre en musique tout ça ? Ainsi est né Oblivion Protocol.
Le claviériste, qui a décidé de donner sa personne pour le chant également, s’est très entouré avec Ruud Jolie (
Within Temptation,
For All We Know) à la guitare, Simon Andersson (
Dark Water, ex-
Pain of
Salvation) à la basse et le nouveau batteur de
Devin Townsend en la personne de Darby Todd. Du beau monde pour un disque s’annonçant résolument prog.
"
The Fall of the Shires" est ainsi la suite logique, conceptuellement et musicalement, de l’album qui avait vu le départ de Damian
Wilson pour le retour de la voix bien plus chaude et ample de Glynn Morgan. L’interrogation était donc du côté de ce choix, à première vue curieux, de ne pas “embaucher” de chanteur de la part de West et de s’occuper des parties vocales. On remarque aussi que, à côté du pavé de plus de 80 minutes que représentait "Legends of the Shires", ce second opus se veut plus court et digeste (8 titres pour 42 minutes). Bienvenue dans cet opus clairement plus sombre …
"The
Fall pt I" s’ouvre sur un univers sombre, technologique, évocation de destruction, de mélancolie et d’une absence de vie. Une mélodie acoustique accueille rapidement l’auditeur, accompagné par la voix doucereuse, très mélodique et caressante. Une ambiance très intime s’empare rapidement du spectre sonore, passant d’une sensation de production massive à l’impression d’être comme prisonnier d’un cocon. Si l’habitude veut souvent de débuter l’album avec un titre fort et heavy, le groupe cherche ici à poser son concept et ne se fie pas aux conventions, plaçant après deux minutes un magnifique solo de Karl Groom (invité sur les deux parties de ce titre), plein de mélancolie et de feeling.
Malgré le bagage évident de chacun des musiciens, Oblivion Protocol ne cherche jamais à impressionner, à se reposer sur des élucubrations techniques ou quelconque démonstration qui n’aurait aucun sens. La noirceur plus heavy de "
Tormented" qui poursuit le disque n’est qu’un moyen de témoigner des choix du protagoniste, décidant d’être roi et de prendre le pouvoir. Ce qui devient évident sur ce titre en revanche, avec ce tempo mid, le chant de West et la progression de la composition, entre riffs assez épais et envolées de claviers, c’est la filiation qu’il se crée avec
Porcupine Tree, particulièrement car la voix du claviériste ressemble énormément à celle de
Steven Wilson.
Ce n’est en soi pas un défaut, notamment pour les récents déçus de
Porcupine Tree, mais peut s’avérer parfois troublant. "Public Safety Broadcast" est, une fois encore, emplie d’arrangements mais va droit au but (aucun titre ne dépasse les six minutes) et le refrain, arrivant assez vite, aurait totalement pu apparaître sur "Deadwing" ou "Fear of the Blank Planet". On attendait pas forcément une telle ressemblance (plus qu’influence), provenant simplement de deux timbres de voix particulièrement proches. Il se dégage néanmoins une mélancolie poétique, une tristesse de monde déchue absolument touchante qui se durcit à quelques instants savamment choisis pour laisser Ruud placer des riffs plus durs, plus crus ou encore des solo qui, comme à son habitude, ne souffrent jamais de shred. Richard, bien que présent dans la partie solo, reste également loin de toute déferlante de notes pour s’assurer une efficacité émotionnelle, pour souligner des passages mais ne jamais partir dans des délires de plusieurs minutes. La base rythmique est également plutôt “sage” dans son expression, pas forcément simple mais d’une sobriété servant la musique avant de chercher à se montrer.
"This is Not a Test" sera peut-être un peu plus technique, tout en résonnant paradoxalement comme le titre avec le refrain le plus marquant et le plus simple à retenir (une fois installé dans l’esprit, impossible de s’en défaire pendant plusieurs jours celui-là …). "Forests in the
Fallout" posera de son côté l’atmosphère la plus dark et oppressante du disque (avec toujours ces lignes de chant qui me font penser à ce que PT aurait dû être ces dernières années …) tandis que "Storm Warning" installe avec beaucoup de feeling et de délicatesse une ambiance cosy, pleine de force et, peut-être, d’optimisme, particulièrement par les lignes de claviers et surtout des plans de batterie très organiques, toujours en mouvement, comme des pulsations rythmiques imitant le chemin parcouru par le protagoniste. Le solo est une petite merveille de délicatesse très old school (les orgues hammond en fond sont fabuleux) démontrant le background du créateur de Oblivion Protocol. "The
Fall, pt II", termine le voyage, assez rapidement (autant Legends of the Shires pouvait paraître trop long et massif, autant "
The Fall of the Shires" paraît presque trop court …), dans une continuité du premier morceau, avec toujours autant de dextérité, mélangeant la subtilité d’un prog très british à ces arrangements sombres soulignant le concept et le contenu textuel de l’album.
Difficile de savoir si l’album ne sera que l’histoire d’un projet, éphémère et n’ayant eu pour but que d’assouvir cette envie créative de Richard West. Les musiciens sont également très occupés par tous leurs projets donc il est peu probable de voir "
The Fall of the Shires" prendre vie sur scène, même si cela semble être l’envie profonde de son créateur. Il en reste un disque superbe, très émotionnel, touchant en plein cœur et ne souffrant pas de certaines errances de sa première partie, trop longue pour passionner sur l'entièreté de sa durée. Il est l’exemple d’un prog classieux, lumineux, comme on fait désormais peu, à l’antithèse d’un djent sursaturée et creux, jouant l'esbroufe par sa production mais ne proposant que peu de choses dans sa profondeur. Peut-être le meilleur album du genre “old school” de l’année jusqu’à présent … une vraie pépite.
Je n'aurais pas dis mieux quant au contenu de ce magnifique ouvrage de Metal Prog classieux à l'ancienne.
Merci pour la chronique.
Quelle bonheur a écouter cet album, comme tu dis une pepite !!!
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