Le Moyen-Orient n'est pas une terre aussi aride en formations de metal qu'elle ne le laisse paraître au vu de sa géographie. Il y a bien sûr du mainstream, mais beaucoup jouent aussi la carte du metal oriental, incorporant des éléments locaux à leur musique. On connait bien sûr les israéliens d'
Orphaned Land, ainsi que quelques groupes de Black ou de
Death, mais bien peu dans le domaine progressif. À croire que les groupes locaux de prog ne tiennent pas à mettre en avant leurs racines, pourtant sources d'une grande richesse musicale. Il y a bien
Amaseffer en Israël qui s'est illustré, mélangeant habilement un prog de haute volée avec des sonorités chaleureuses et une intéressante partie historique, mais ils sont plutôt seuls dans cette mouvance.
Un nouveau venu débarque cette année, originaire d'Iran, et qui se nomme Whispers in Crimson. Ce groupe est le projet d'un homme, Amirali Nourbakhsh, ayant déjà œuvré dans diverses formations restées inconnues, et il s'entoure cette fois-ci de plusieurs musiciens relativement connus localement. Remarquons aussi la présence au chant d'Herbie Langhans, ayant déjà une expérience conséquente en
Europe (actuel
Sinbreed et
Seventh Avenue). Whispers in Crimson joue un metal progressif souvent proche du power, et mâtiné d'éléments orientaux, certes en moins grande quantité que chez
Amaseffer ou
Orphaned Land. Mais plus que dans le musique, c'est dans les textes que les iraniens expriment leur origine. Les paroles traitent en effet de géopolitique, et plus particulièrement de celle du Moyen-Orient et ses tribulations.
Le morceau éponyme démarre, et on se rend directement compte d'une chose, c'est le professionnalisme dont font preuve les iraniens, sachant qu'il s'agit d'une auto-production. Le son est bon, manquant d'un brin de puissance, mais restituant bien les différents instruments ; c'est composé avec fluidité, les mélodies sont agréables à l'oreille. Ainsi l'intro de l'éponyme est comme un long solo de guitare où viennent se greffer d'autres éléments (un peu de flûte, un peu d'orchestre), jusqu'à ce que la voix rocailleuse de monsieur Langhans prenne le relais. Les quelques éléments symphoniques (par Hadi Kiani, claviériste) collent très bien à l'atmosphère voulue, et dynamisent le morceau grâce à des passages instrumentaux judicieux. Les paroles, très sombres, évoquent le drame palestinien avec le récit d'un attentat-suicide.
Question musique, Whispers in Crimson joue donc ce qu'on appelle du "
Power Progressif" avec des rythmes souvent rapides, un caractère plutôt agressif (mais jamais violent) et des structures recherchées dans le plus pur esprit progressif. On s'approche alors de
Symphony X, mais sans l'exubérance symphonique dont font parfois preuve les américains. La ressemblance est d'autant plus frappante que le timbre de voix de Herbie Langhans s'approche beaucoup de celui de Russel Allen. L'allemand est une pièce maîtresse de cet album, adaptant son large spectre vocal lorsque les paroles le requièrent. US for
Fools est un exemple très évocateur, avec un chant tantôt calme presque doucereux, tantôt carrément agressif.
Do You Believe ? se fera plus calme, sur un tempo plus lent, mélancolique, où Herbie pousse des hurlements de désespoir à donner des frissons. Un bon titre, même s'il paraît assez pauvre au regard des autres compositions. Dans le même ordre d'idée suit Coming
Home, avec une longue intro typée prog rock et un solo sympathique sur un tempo d'un coup plus rapide. Project
Sinister montre un metal progressif vif et inspiré, de style classique mais très bien réussi, notamment grâce au vocaliste encore une fois qui s'approprie les textes avec talent. Des percussions en milieu de morceau évoqueront inévitablement le pays d'origine du groupe, avant une série de soli entre guitare et clavier.
Vient alors la pièce de résistance, un grand morceau de progressif encore une fois, nommé
Nightmare Within a
Dream, en référence à un poème d'
Edgar Allan Poe. Les différents plans s'imbriquent avec fluidité sur des riffs sérieux et de belles parties de batterie. La basse au son très sec soutient bien l'ensemble, mais on ne l'entend malheureusement pas assez sur les autres titres. Arrive alors le refrain, puissant, entraînant et instantanément mémorisable : "I will leave this world ! They'll curse me aaaaall !". La fin du morceau voit un passage joyeux et mélodique, qui symbolise en fait la joie du peuple kurde après la mort de Saddam Hussein.
US for
Fools se fait plus grandiose, lorgnant à la fois du côté du symphonique et du néo-classique, avec des guitares délivrant des séries de notes claires et limpides. Des ambiances chaleureuses au milieu emmèneront l'auditeur dans un Moyen-Orient issu des légendes, avec génies dans les lampes, etc. L'opus se termine sur un Cask of Amontillado plutôt étrange, semblant s'éloigner un peu des autres titres. Aucun rapport avec le Moyen-Orient dans ce morceau, il s'agit juste d'une très bonne composition, rythmée et moderne autour du monde d'
Edgar Allan Poe encore une fois.
Mais la bonne moitié de la richesse des titres réside en réalité dans les textes, fins et incisifs, écrits par Amirali, à propos de géopolitique au Moyen-Orient. Ses origines iraniennes lui permettent de poser un regard différent sur l'histoire récente de cette région. Par exemple, au lieu de décrire simplement Saddam Hussein comme un tyrant sanguinaire, il se met à sa place pour les dix dernières minutes de sa vie pour essayer d'expliquer son comportement lors de la guerre Iran-Irak (
1980-1988). Une attitude louable et une analyse intéressante quand on sait combien le dialogue et la négociation sont difficiles dans cette région. Il propose par ailleurs des idées de progrès pour une plus grande équité politique : "Post-
Cold War needs most wholistic pacts [...] Call the third world in".
L'attitude des États-Unis est également vivement critiquée (les néocons en prennent pour leur grade) notamment sur US for
Fools, décrivant la vision biaisée des américains sur le Moyen-Orient. Le très riche Project
Sinister met en scène Tony Blair se confessant à propos de l'intervention en Irak en 2003, admettant ses fautes mais rejettant aussi toute responsabilité sur Georges W.
Bush et les néocons. Do You Believe ? de son côté met en garde contre le fanatisme et ses excès, tandis que Coming
Home évoque le retour d'Amirali en Iran au lendemain de la guerre.
Vous l'avez compris, cet album étonne autant du point de vue de la musique, impressionnante de maturité pour un premier album, que des textes, incisifs et justes. Il est rare de voir des albums mêlant habilement concept et musique, mais celui-ci réussit haut la main. Une performance qui doit beaucoup au sieur Herbie Langhans, qui incarne avec brio les différents personnages. Amirali réussit par la même occasion à rendre intéressants des événements qui ne sont pas toujours évidents à comprendre, tout en imposant sa vision personnelle. Whispers in Crimson ne tombe pas non plus dans le piège des mélodies orientales faciles, et préfère doser avec parcimonie les éléments orientaux. Une voix et un groupe qui méritent d'être entendus, tant ils proposent une vision différente de l'exercice.
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