Dès la pochette,
Cave Growl se pose comme un groupe de joyeux lurons, toujours prêts à lever le coude, des êtres étranges, un peu de travers, jouant tour à tour de la bouteille et de la cornemuse.
Leurs précédentes productions, deux démos –
Rebirth dont le titre suffit à annoncer la résurrection d’un groupe enfin sorti d’heures sombres et chaotiques, et
Celebrating Victory au titre tout aussi programmatique – et un split avec
Nightcreepers, ainsi que leurs concerts déjà nombreux et importants – Crosnes
Metal Fest, Saint Sylvestre du
Menhir Chevelu, première partie d’une date d’
Arkona entre autres – avaient déjà permis aux amateurs de folk métal de découvrir un groupe très prometteur. Toujours, la passion des sept musiciens avait fait danser et sauter leurs auditeurs jusqu’à l’épuisement, parfois au détriment des groupes suivants. A chaque fois, les trolls s’étaient attiré la sympathie du public par des titres aussi festif que leur reprise du générique de Fort Boyard, «
Amon Boyard », le très dansant « Hey Hey Oh », et d’autres chansons toutes plus alcoolisées les unes que les autres.
Le premier album était donc un moment que les fans attendaient avec impatience. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attente ne fut pas déçue. Bien que toujours en autoproduction, la galette de Tritt et ses compères offre un son d’une qualité infiniment supérieure aux démos passées. Peu de nouveautés par rapport à ce que le groupe proposait déjà sur son site, mais inutile de bouder son plaisir devant des pistes aussi « propres » que celles-ci. Trois thèmes particuliers se détachent, regroupant chacun un nombre inégal de chansons.
Le premier thème, présent dès l’ouverture, est celui de la guerre. « Into the Battle », une intro d’un peu plus d’une minute, pose déjà le décor que le groupe a choisi : nous voilà transporté, grâce à une reprise du fameux « Scotland the
Brave », dans les Highlands, au milieu des guerriers du nord, dont le courage au combat n’a d’égal que leur endurance à l’alcool. Le ton martial donné par la batterie donne néanmoins le ton : ne nous méprenons pas, c’est bien du métal que nous allons écouter, et non une anthologie de musique populaire. Il en va de même pour « Struggle of
Life » : sans abandonner ses sonorités et ses thèmes folk et païens,
Cave Growl nous donne une chanson plus répétitive, mais tout aussi rythmée, voire plus, que les précédentes. Le ton se fait plus sombre au fur et à mesure que l’on avance dans la chanson. Des créatures étranges font entendre leurs bruits. La voix pour une fois plus gutturale que caverneuse de Tritt semble scander une incantation. Enfin, la structure qui est presque la même sur toutes les chansons laisse revenir le thème. Il en va de même, avec quelques variations toutefois, pour les deux autres titres guerriers de l’album : «
Celebrating Victory » marque le retour du groupe sur les champs de bataille… mais à la fin de la bataille cette fois, ce moment de joyeuse tristesse où l’on pleure ses morts tout en fêtant la victoire. En mêlant un rythme à la fois entraînant et entêtant à des chants parfois très graves, cette chanson fait entendre les échos des guerriers se rendant au
Walhalla, tandis que leurs frères d’armes se reposent de leurs efforts. Les esprits sont déjà plus légers, quoique torturés. Peut-être la chanson la plus ambivalente de l’album… Enfin, « Sons of
War », dont l’ouverture rappelle certains passages de SuidAkra : la voix de Tritt se fait encore plus rauque tandis qu’il décrit des guerriers sans peur, nés pour faire la guerre, pour qui la bataille n’offre que deux fins : la victoire ou la mort, deux chemins scandés par un rythme martial.
Le deuxième thème explose à peine les premières notes de l’introduction effacées : « Hey Hey Oh » donne envie de sauter sur place, danser en cercle, lever sa chope en l’honneur de nos valeureux guerriers. Dans une première partie tout du moins… Les couplets laissent place à un dialogue entre guitare et violon des plus doux, même si l’on sent dans les percussions qu’il ne faudra pas ne se fait attendre longtemps avant de retrouver l’atmosphère festive du début. Le rythme s’accélère ; les guitares se font plus présentes ; enfin, la tension quasi mystique de l’attente laisse place à un déchaînement de notes.
Bientôt, le thème du début est de retour et clôt une chanson rondement menée, modèle s’il en faut de la structure dialectique adoptée par le groupe. Dans ce groupe peut aussi être classée « Tavern
Addicted », même si ce titre semble au départ plus sombre.
Quelques accords de guitare au loin, auxquels se rajoute la batterie ; puis le reste du groupe entre en jeu, et l’atmosphère de fête revient avec lui. Là encore, il s’agit d’une chanson à boire et à danser, racontant les aventures dionysiaques d’amateurs de whiskey. Une différence néanmoins : une sorte de tension, de noirceur qui plane sur les solos. Mais, comme pour détendre l’atmosphère, les dix dernières secondes sont consacrées aux conséquences de la fête, entre rires et ivresse. La chanson éponyme marque le retour à la taverne des guerriers. Les influences irlandaises et plus généralement celtiques se font sentir dans une musique qui mêle instruments et mélodies traditionnels à un rythme plus « moderne ». La bataille dont on entend les échos n’empêche pas la fête de continuer, à travers le cliquètement des armes et les hennissements des chevaux ; le ton se fait plus mystique, comme possédé par
Dionysos ou son cortège de Ménade, qui ne se calment que dans le solo final.
Puis c’est au tour de « Man of Aran » de nous faire danser, avec une musique qui restitue la dureté de la vie d’hommes dont le quotidien a été porté à l’écran par Robert Flaherty, qui unissent la gentillesse et l’apprêt à festoyer à la bravoure, indispensable pour qui veut survivre au vent et aux vagues de l’Atlantique Nord, dont les tempêtes se font entendre au travers du déchaînement de violence musicale au milieu de la piste. Mais ce n’est pas la fin ! L’album dispose en effet d’une bonus track, « Chanson de Joie », qui ne tranche pas que par son titre avec le reste de l’album. Le rythme se refait festif, les instruments plus traditionnels ; nous sommes de retour dans un pub irlandais, où les clients descendent leurs pintes au son de groupes plus ou moins folkloriques. Mais cette fois, plus de chant caverneux, plus de guitares ni de batteries : toute la chanson est instrumentale et acoustique, ce qui lui donne un certain charme et en fait une très bonne conclusion de cet album.
Cependant, à côté de ces thèmes tour à tour bachiques et martiaux, quelques chansons semblent inclassables, à la fois festives et guerrières, aventureuses et renfermées, joyeuses et sombres. Dans l’ordre, « Captain Blackbeard » est la première. C’est une chanson de pirates, nous contant les aventures d’un intrépide corsaire à travers les Caraïbes, la mer du Nord, les fleuves… Qu’il soit viking ou boucanier, rien n’est à l’abri de ce Capitaine, de son équipage, ni de
Cave Growl. La menace sur l’océan, la fête sur Tortuga ou n’importe quelle autre terre : voilà l’itinéraire choisi par ce vaisseau ! «
Silent Whisper », quant à elle, révèle dès le début les influences black qui se laissaient sentir dans certains titres précédents ; musique et voix sont à l’unisson dans des registres assez bas, et ce ne sont pas les quelques échos de
Finntroll que l’on peut discerner qui vont remettre la joie au goût du jour.
Cave Growl nous montre là sa capacité à mêler le black et le folk, l’alcool et les ténèbres nordiques aussi bien que moult de ses aînés. Mais la suivante est à nouveau un changement ; « Battle’S Beer » est la chanson la plus délirante de l’album, ainsi que le laisse présager son ouverture : « C’est la fête du slibard ! ». Le groupe scande par intermittence « I won’t go to work today », sur un rythme plus rapide que n’importe quelle autre chanson de l’album, et le titre, qui rythme le deuxième tiers de la chanson, semble un encouragement à boire toujours plus dans ce perpétuel défi alcoolisé lancé par
Cave Growl. Enfin, «
Lost in the
Forest » ferme ce défilé des inclassables. Sa musique est dès le départ presque épique et ses basses puissantes mais, comparée aux autres titres, la batterie se fait plus discrète. A mi-chemin entre l’épopée et l’entraînement de la fête, cette chanson est vraiment à part sur l’album, par une étrangeté qui ressort d’autant mieux dans la conclusion, qui est aussi la fin de l’album à proprement parler : une minute de bruits forestiers, les sons de la nuit. Des animaux hurlent dans le lointain, quelques pépiements d’oiseaux nocturnes se font discrètement entendre…
Que pourrait-on reprocher à cet album ? Si on le prend isolément, un certain chaos peut-être ; mais comparé aux autres productions de
Cave Growl, et étant donné les conditions de sa création (autoproduction, pas de grand studio…) ainsi que les aléas passés du groupe, on ne peut rien lui reprocher sans être vraiment tatillon. Ce n’est bien sûr pas un album fait pour tout le monde ; clairement orienté folk métal,
Something Drunk est réservé aux amateurs de danses et d’instruments traditionnels, dont les principaux plaisirs sont la fête et la bière. Il reste pour autant très accessible, à condition d’accepter ce qui est sa caractéristique majeure : cet album ne s’écoute pas. Il se vit.
Vive l'underground !
Mais c'est vrai que le folk est assez peu représenté...
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