Lordian Guard est un héritier méconnu de
Warlord, groupe adoré par une poignée d'adeptes et qui mourut d'épuisement après son fort bon et unique album de 1984. Ayant changé d'océan, passant de la Californie à la Floride et illuminé au passage par son nouveau statut de « born again christian », son maître d’œuvre William Tsamis inaugure avec son épouse une nouvelle aventure musicale. L'affiliation religieuse du groupe est transparente, avec son logo composé à partir du chrisme : en prélude à la conversion de
Rome, l'empereur Constantin fit arborer ce symbole chrétien primitif par ses soldats en leur expliquant que « in hoc signo vinces » (par ce signe tu vaincras). Ça a plutôt bien marché (enfin, pour Constantin, pas pour ses troufions morts au combat).
Si l'on reconnaît bien le style ardent de l'excellent guitariste Bill Tsamis, le propos se fait beaucoup plus subtil et balance un Heavy
Metal bien plus soft, intimiste et progressif que dans le flamboyant
Warlord. Il est déroulé avec enthousiasme dans un premier album sans titre de 1995 (réédité ensuite sous le nom de «
Woe to the Inhabitants of the
Earth »). «
Sinners in the Hands of an Angry God » (1997) est le second et dernier opus de la formation, beaucoup plus abouti. Son étincelante livrée est tout un programme : il s'agit d'un détail du diptyque de Jan Van Eyck (XVe siècle), dit « de la crucifiction et du jugement dernier », côté jugement dernier, bien conforme aux penchants eschatologiques de Tsamis. Je rassure un peu les bouffeurs de curés, les lyrics sont essentiellement chrétiens mais pas exclusivement...
Comme l'album est globalement très bon, on va commencer par ce qui pourrait en décourager l'écoute. Le groupe se résume au couple, Tsamis joue tous les instruments et sa compagne chante. OK, pourquoi pas ? Mais voilà, Bill Tsamis est avant tout guitariste et sa maîtrise du reste est loin de la virtuosité. Son jeu de claviers est convainquant sans être éblouissant, mais s'agissant d'un soutien plus ou moins ponctuel et d'enjolivure, cela ne prête pas trop à conséquence.
Plus gênant, sa basse est très basique et guère en mesure d'enflammer la rythmique. Mais surtout, la batterie n'est qu'une boite à rythme acide et qu'il programme avec toute la grâce d'un babouin sous amphétamines ; et ça fait d'autant plus saigner les tympans que cela jure vraiment avec la finesse et la qualité des compositions. Grrrr...
Je ne vous parlerais pas de ces défauts et n'aurais pas chroniqué l'album s'il n'y avait pas d'immenses qualités pour les contrebalancer. En premier lieu, la guitare de Tsamis, dont l'expression prend la forme d'une infinie délicatesse. Le power chord se fait rare et ténu, mais toujours à propos pour entretenir l'intensité, le riff est léger, parfois traduit en arpèges. Quand il s'exprime en force, il le fait toujours au service de l'ambiance. Il travaille essentiellement en lead, parfois contournés, enthousiasmants sans excessive emphase, le plus souvent d'une simplicité épurée, dépourvue de la moindre once de la bravache du guitar hero que pourrait permettre sa classe. Amateurs de soli renversants et ébouriffants, passez votre chemin : Tsamis met son ego sous cloche et sa guitare au service de la musique. Et, signe d'une harmonie profonde et sincère dans leur vie de couple, de la voix de son épouse. Il y a un aspect fusionnel, presque charnel, entre le chant et le jeu de guitare.
Et combien étonnante, captivante et prenante est la voix de Vidonne Sayre-Rimenschneider (pardonnez-moi au passage cette réflexion de vieux mâle blanc aigri à l'esprit patriarcal, mais là, j'aurais vraiment préféré qu'elle prenne le nom de son mec : Tsamis, c'est vachement plus simple à écrire) ! Oubliez les tons de soprano popularisés par le
Metal symphonique, ne cherchez pas un chant rauque de rockeuse à la
Leather Leone : Vidonne exploite avec bonheur sa voix profonde de contralto et son registre grave sait puissamment magnifier les pièces les plus épiques de l'album.
Trompeusement, « Sinners... » attaque avec le titre le plus agressif de l'album : rien d'étonnant à ça, Battle of the Living
Dead avait été composé aux tous débuts de
Warlord et n'avait jamais été enregistré jusqu'alors (il n'avait même pas de paroles avant d'être interprété par
Lordian Guard). C'est ici qu'on trouvera riffs et soli les plus incisifs de l'album, qui évoluera ensuite dans du mid ou du low tempo et s'achève sur un
Children of the
King élégiaque et serein, aux longues plages instrumentales faisant la part belle à des arpèges judicieusement renforcés par des accords plus puissants.
Trop enlevé dans son développement, Father n'est pas tout à fait une ballade mais sa tranquille délicatesse l'en rapproche. Avec cet intitulé et ce que je vous ai raconté, vous devez penser à une prière au Grand Barbu : raté, le morceau est dédié au père de Tsamis, Nicholas, et avait été composé à sa mort en 1985. Sans être un sommet de l'album, sa sérénité et sa position dans le disque viennent à point pour reposer l'auditeur des intenses émotions qu'il est en train de vivre.
En effet, le reste des titres atteint une intensité épique que ne laisserait pas soupçonner un rythme faussement calme et un jeu si peu saturé. Presque tous pétris de religiosité, ils m'amènent à me demander si dans son « Génie du christianisme », le vieux Chateaubriand ne disait pas forcément que des âneries en exaltant la force artistique de la geste chrétienne opposée aux mythes païens...
Stygian Passage invite l'esprit à une croisière cosmique à travers les splendeurs des galaxies. La guitare de Bill est lumineuse et le chant de Vidonne est tour à tour solennel et éthéré quand il monte en registre. Sur
Golgotha, elle alterne des parties chantées avec une mâle détermination décollant parfois dans une envolée passionnée, et une déclamation résolue, qui se fait douce et caressante à la fin du titre. En parallèle, claviers et guitare soutiennent le déroulé sur des rythmes changeant, mais loin d'être funèbres. Refusant tout cliché, le traitement de cette crucifixion fait place à l'espoir. L'athée le plus résolu en éprouvera plus facilement un frisson qu'à l'écoute du
Golgotha de
WASP (2015), empreint de bout en bout d'une noire, uniforme et théâtrale tristesse.
Morceau de bravoure de 10', l'éponyme
Sinners in the Hands of an Angry God se réfère au sermon du même nom du pasteur puritain du 18e siècle Jonathan Edwards, considéré comme une des premières grandes œuvres littéraires américaines (comme moi, vous aurez sans doute appris des trucs dans cette chronique). Habile et réussie dans sa construction, le titre est une succession de tableaux musicaux, chantés ou instrumentaux, entrecoupés de narrations ; l'exposé introductif voyant Vidonne évoquer la souffrance des damnés est tristement prémonitoire, celle-ci étant destinée à la subir en ce bas monde. Comme dans
Golgotha, la dialectique entre grâce et sévérité ne manque pas de faire son effet.
J'ai gardé pour la bonne bouche Behold a
Pale Horse, au texte directement tiré de l'
Apocalypse de Jean : vous savez, cet apôtre qui écrivait en fumant de la beuh de première bourre, le
Metal lui doit beaucoup,
666, c'est lui. Grave et crâne, Vidonne évoque hypnotiquement l'inexorable progression de la monture de la
Mort et délivre sa plus troublante prestation de l'album. Le jeu de Tsamis est plus résolu, fatidique, mais ne se départit pas totalement de la légèreté presque enjouée qui anime l'album. Sacrés chrétiens, pour eux le jour du jugement est une consécration. Sans partager leur idiosyncrasie, je ne peux empêcher mon poil de se hérisser d'émotion à l'écoute de ce titre superbement ciselé.
Deux petits tours et puis s'en vont :
Lordian Guard préparait son troisième album quand un foutu canasson de l'apocalypse a provoqué le grave accident de voiture de Vidonne. Des années durant, la malheureuse va souffrir un martyre entrecoupé d'opérations chirurgicales aussi lourdes que décevantes. Bien avant son décès en 2015 (RIP, lady Vidonne), il devint clair que l'expérience
Lordian Guard avait fait long feu. Et avec elle, un rare et précieux sens de l'épopée.
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