« La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. » Genèse 1.2
Je me doute que certain(e)s d'entre vous ont dû relire deux fois la phrase d'accroche pour être sûrs de ne pas avoir de soucis de connexion avec leur lobe occipital, et que certain(e)s autres ont cru que
Spirit of
Metal faisait du placement de produit pour tenter de se racheter une conscience. Restez donc encore un peu, on y reviendra.
Oleg Puzan, ou le fort bien nommé Dronny Darko (admirateur secret de Donnie Darko ? ) pour tout le monde, c'est un jeune artiste ukrainien évoluant dans une scène drone et dark ambient qui grouille de monde depuis l'explosion des netlabels. Darko ne sort pas du moule, puisqu'il partage depuis
2012 la publication gratuite de ses travaux digitaux entre le label russe DNA Production et les norvégiens de Petroglyph Music, que ça soit seul ou en collaboration avec d'autres jeunes pousses grandissant aussi sur les terres volcaniques sombres et fertiles du genre. Le problème dans ce schéma, c'est que la majorité des créations restent confidentielles, cachées aux yeux des gens qui n'ont plus (envie d'avoir) le temps d'explorer les ruelles sombres de la mégalopole interwebzienne. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir vu la pléthore de choix.
Mais Dronny Darko le sait, et il souhaite se faire connaître un peu mieux ; il a donc vogué avec succès vers les côtes du label américain Cryo Chamber, tenu par le suédois Simon Heath étant plus connu sous ses pseudonymes d'
Atrium Carceri et de
Sabled Sun, qui s'occupe comme -presque- toujours du mastering, avec son cahier des charges alliant qualité sonore et pouvoir cinématogénique (tant de syllabes, c'est beau). Mais on ne va pas digresser plus.
Nous voilà donc aujourd'hui ici (si vous n'avez toujours pas abandonné votre lecture après le verset biblique et une introduction interminable), à parler d'Outer Tehom, morceau le plus frais issu de la chambre froide. Et pour saisir un peu mieux le concept général, il m'est nécessaire de vous offrir un bref cours de catéchisme de comptoir (comprenez « Google4Life » ).
Le deuxième verset de la Genèse lu plus haut n'est évidemment pas un effort désespéré de rédemption des chroniqueurs (ça fait longtemps qu'il est trop tard), il a un intérêt bien plus concret. Le mot hébreu « Tehom » se traduit en français par « Profondeur » ou « Abîme », et est retrouvé d'abord dans l'extrait de la Genèse pré-cité. Cet abîme se trouve être l'endroit où les eaux primordiales ont toujours siégé et siègent encore, au-dessus desquelles notre Créateur aurait flotté juste après avoir créé une terre vierge et informe. Un endroit de ténèbres donc, où le vide et le silence règnent en maîtres absolus.
Outer Tehom signifierait que Darko nous place par-delà ces eaux, loin du Divin, dans un univers pas encore construit, et que notre seule distraction est d'observer dans cette mer, nous observer, et retourner nos pensées à en péter un anévrysme. Le cerveau humain étant bien fait, il ne pourra s'empêcher de combler le silence… Et là naîtrait cet opus de 52 minutes, un schnaps des fruits les plus noirs passés dans l'alambic ésotérico-dronesque du kiévien.
Loin du Créateur, nous sommes libres d'être influencés et malmenés par des esprits malins, et c'est ce qui semble transpirer des quatre pistes de 13 minutes chacune. Évidemment construites sur des plages infinies de basses fréquences bourdonnantes qui pénètrent nos âmes et doublées d'un souffle glacial qui n'a rien de naturel, chaque piste s'agrémente de textures toxiques et mystiques se réverbérant interminablement sur les parois de l'abîme, et on pourra noter l'apparition de samples vocaux au grain démoniaque, comme un extrait terrifiant de l'exorcisme d'Anneliese Michel dans Mortal
Skin ou un poème dangereusement hypnotisant de l'occultiste Aleister
Crowley sur
Arcane Shrine.
Une atmosphère rituelle anxiogène ou des mots comme « sorcellerie », « magie noire » ou « ésotérisme » n'ont pas besoin de nous être soufflés pour qu'ils s'implantent insidieusement dans nos esprits retournés. Mais pourquoi utiliser le conditionnel sur ce que pourrait être cet album, il a l'air clair que tous ces artifices sonores n'ont pour but que d'évoquer des pratiques douteuses, non ? Non ?
Car seuls, perchés en face de l'abîme, la seule chose qui puisse nous effrayer, c'est ce qui nous regarde droit dans les yeux ; nous-mêmes. Le Tehom ne se cantonne pas à ce puits sans fond primordial qui stimule toutes nos peurs les plus élémentaires telles la solitude, le noir et l'inconnu : nous portons actuellement tous un peu de Tehom en nous sur Terre.
Un abîme intérieur et personnel où nous pouvons dissimuler nos pensées et nos sentiments les plus sinistres à l'Autre, à une époque où l'égoïsme est tendance, où la déshumanisation est omnipotente, où ignorer les pires horreurs du monde se simplifie à pousser un bouton le cul posé sur son fauteuil en simili-cuir Ikéa. Mais si on a l'impression d'avoir la conscience sauve parce que tout le monde fait pareil, l'inconscient crie comme Anneliese car il se sait piégé, notre cœur se nourrit sans relâche de l'encre de la société qui coule dans nos artères au rythme des nappes de drones magnétiques qui accompagnent toute l'écoute d'Outer Tehom, prisonnier d'un corps de charbon insensible venant des mêmes enfers que les grognements des créatures d'
Arcane Shrine.
Même si l'écoute de
Snake Hole en troisième position paraîtra plus légère, après les deux précédentes épreuves soniques que sont le démoniaque Black Arts avec ses voix graves gutturales et Mortal
Skin avec ses redoutables extraits vocaux et sa respiration lente en fond sonore, la dernière piste conclut les 52 minutes sur une note rituelle énigmatique et obscure qui nous laissera seuls avec nos interrogations.
Outer Tehom est donc un travail sur plusieurs strates, où chercher à voir au bout de l'Abîme est loin d'être une nécessité pour en apprécier la noirceur et en imaginer le fond ; la forme de cet album, fait d'un matériau ne laissant pas la lumière s'en échapper, est suffisamment léchée pour pouvoir s'enthousiasmer durant une écoute sur casque plus que conseillée.
Dronny Darko signe sur Cryo Chamber une des sorties les plus intéressantes du label cette année, et son travail le plus abouti dans sa carrière naissante.
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