Si l’on demande à un auditeur confirmé de Black
Metal quelles sont les influences principales de ce genre, il répondra certainement entre autres : le Punk,
Bathory, Sarcofago,
Venom et
Mercyful Fate. Pourtant, une autre source d’influence semble être oubliée : le Krautrock. Pour ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas ce « genre », le Krautrock est la réponse allemande aux scènes progressive britannique et psychédélique américaine des années 1970. Qualificatif regroupant des groupes de styles très variés et ayant pour unique point commun une démarche artistique « froide » et plus intellectualisée que leurs contemporains britanniques, cette scène influencera énormément de nombreux styles musicaux très divers : Tangerine
Dream, Cluster et Klaus Schulze influenceront la musique électronique et l’Ambient,
Amon Düül II le Rock psychédélique, tandis que Neu !, Can et
Faust influenceront le Punk et le Post-Punk. A priori donc, pas grand-chose à voir avec le Black
Metal.
Et pourtant, à y regarder de plus près, il existe bel et bien des passerelles entre BM et Krautrock. Ainsi, « Deathcrush » de
Mayhem commence par « Silvester Anfang », pièce instrumentale composé par
Conrad Schnitzler, ancien membre de... Tangerine
Dream. Euronymous est allé en personne lui demander cette piste. De même, Fenriz de
Darkthrone créa en 1993 un side-project de
Dark Ambient nommé
Neptune Towers dans lequel il rendait hommage à deux de ses influences… Tangerine
Dream et Klaus Schulze. Et les longues plages contemplatives que l’on peut trouver chez des artistes de Black ambient comme
Burzum ou
Darkspace rappellent étrangement les compositions de… Tangerine
Dream et Klaus Schulze, encore eux.
Mais quel est le rapport entre cette (longue) introduction et
Aluk Todolo ? Eh bien, ce groupe français crée un Black
Metal très original dans lesquelles les influences du Krautrock transparaissent. A la première écoute, le terme Black
Metal peut même paraître galvaudé, tant les caractéristiques habituelles du genre ne sont pas présentes. Vous voulez un album à la production rêche et agressive ? La production est de qualité et rend tous les instruments parfaitement audibles. Vous voulez une
Voix éraillée, presque inhumaine ? L’album est instrumental. Vous voulez des blasts beats ravageurs ? A l’exception de la première piste, il n’y en a pas. Vous voulez des riffs ? Il n’y en a pas non plus ! C’est d’ailleurs là que se situe la première filiation avec le Krautrock. Abandonnant le principe du riffing inhérent au BM,
Aluk Todolo se révèle être un power trio guitare-basse-batterie, et en cela, il se rapproche de Guru Guru, un groupe de Free-Rock lié à la scène Krautrock et basé sur un dialogue permanent entre la guitare, la basse et la batterie.
La comparaison avec Guru Guru n’est cependant pas suffisante pour appréhender la musique d’
Aluk Todolo. En effet, si le jeu du batteur de Guru Guru est très proche du Free-Jazz, celui du batteur d’
Aluk Todolo en est loin. Il faut chercher l’inspiration de ce jeu de batterie ailleurs, mais toujours parmi les groupes de Krautrock. Et pour mieux comprendre son inspiration, une anecdote se révèle être nécessaire (anecdote relatée dans le livre « Krautrocksampler » de Julian Cope, livre que je vous recommande fortement) : alors qu’il donnait un concert de Free-Jazz en Espagne lors duquel il s’était déchaîné sur sa batterie, Jaki Liebezeit, futur batteur de Can, rencontra ce qu’il qualifia lui-même d’ « espèce d’allumé ». Cet allumé lui dit : « Pourquoi tu joues cette merde ? C’est MONOTONEMENT qu’il faut jouer. » Liebezeit fut surpris que l’on puisse utiliser le terme « monotone » avec une connotation positive et changea alors totalement son jeu de batterie. Il est ainsi à l’origine de la rythmique dite « Motorik », reprise ensuite par Neu !, Kraftwerk et
Faust. Voilà la principale inspiration du jeu du batteur d’
Aluk Todolo. Il ne cherche pas à être rapide et technique, mais à utiliser la monotonie dans le but de créer des rythmiques hypnotiques et entraînantes.
Malgré toutes ces caractéristiques, il serait mensonger de dire qu’
Aluk Todolo n’a rien de Black
Metal. Car si les caractéristiques "techniques" du groupe le rapprochent énormément du Krautrock,
Aluk Todolo conserve la violence et l’occultisme inhérents au Black
Metal. C’est là toute la force du combo : réemployer le psychédélisme « intellectuel » du Krautrock dans le but de créer une musique sale et occulte typique du Black
Metal. Il va sans dire que cela confère à «
Occult Rock » une vraie variété : si la première piste débute par des blasts beats hypnotiques sur lesquels viennent se greffer une guitare typée Surf-Rock (!!!) évoquant le brouillard, les pistes suivantes se révèlent bien différentes. Par exemple la deuxième piste, de par sa structure en montagnes russes et son ambiance sépulcrale, évoque le morceau « Fracture » de
King Crimson, la troisième piste fait penser au drone d’ « Outside The
Dream Syndicate », album de...
Faust (encore eux), tandis que la septième est étonnamment psychédélique, avec son wah-wah et sa pluie de notes lors de la seconde moitié, et que la dernière se révèle « doomesque », grâce à son rythme de plus en plus lent.
Au final, «
Occult Rock » est un album qui réussit le défi de s’approprier le Krautrock et à le transposer dans le contexte du Black
Metal. Loin de faire une musique uniquement glauque,
Aluk Todolo réussit dans «
Occult Rock » à exprimer l’occultisme sous toutes ses formes, qu’il soit morbide, mystérieux ou psychédélique (entre autres). A-t-on affaire à un futur grand du Black
Metal ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’on tient là l’une des perles de l’année.
Occult Rock de Aluk Todolo est vraiment un super album.
Les pistes s'enchaînent très bien les unes aux autres ( quand on passe de I à II, c'est vraiment fluide et sans accroc par exemple ), puis cette ambiance... Elle est complètement immersive.
Et je souligne l'absence de voix qui ne laisse pourtant aucun vide. Dans certains groupes instrumentaux, ça crée parfois un creux qui devient pesant à la longue. Ici, non. Les instruments se répondent si bien qu'on ne vient pas à se dire : " ça manque de voix quand même... ".
Bref, une très bonne sortie.
Merci pour cette chronique!
Excellente chronique qui met bien en perspective le groupe. Merci
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