Lundi 25 Janvier 1986. Un homme est enfermé nu dans une cage de fer et se balance contre un gong deux fois plus grand que lui. Le tout à plus de 9 mètres au-dessus du sol. Le lieu ? Une abbatiale en plein cœur du centre-ville de Rouen.
A la croisée des chemins entre une référence au Pendule de Foucault et une invention de Léonard de Vinci, cette mise en scène («Performance de la Cage») signe les premières heures de
Rosa Crux.
Depuis le groupe a sorti quelques 45t, trois albums studios et une compilation.
Seize ans plus tard, «
In Tenebris», leur dernier album studio auto-produit est édité et devrait occuper une place de choix dans la scène gothique à laquelle il appartient.
Difficile, en effet, de ne pas évoquer
Rosa Crux sans parler de ce mouvement.
En 2002, cette scène est mise à mal par de nombreux supports (artistes musicaux, films, reportages, actualité…) et le mouvement tend de plus en plus à accorder de l’importance à l’image qu’il renvoie, ce qui est aux antipodes de ses idéaux originels,
Rosa Crux les remet en place, à sa manière.
Le premier effort n’est pas musical mais cinématographique. Olivier Tabaro (membre fondateur, chant et guitare) obsédé par l’éclipse solaire du 11 août 1999, réalise et produit «Omnes qvi Descendvnt», un court métrage de quelques minutes dans lequel une procession, un soir d’éclipse, accompagne et une «
Danse de la Terre».
C’est là l’une des originalités de
Rosa Crux : Olivier Tabaro et Claude Feeny (membre fondateur, chœurs et claviers) sont plasticiens et ont une approche non seulement sonore, mais visuelle et immersive de leur musique. Olivier Tabaro en 2004 pensait sa musique en terme « d’ambiance sonore » et ajoutait que le groupe travaillait comme «un film trois dimensions». Chaque prestation scénique devient donc une fête cérémoniale avec ses propres rituels et souligne le côté tribal.
Il est donc logique que
Rosa Crux soit autant inspiré par Joy
Division,
Virgin Prunes,
Dead Can Dance et les percussions d’Afrique.
Rosa Crux est également une tribu et revendique le côté autonome de son évolution et de sa musique, ce qui est logique pour ces héritiers du post-punk, et plus largement du darkwave. Travaillant tout d’abord sur des boites à rythmes, le groupe a inventé la BAM (Batterie Automate Midi), qui remplit les fonctions rythmiques attendues par le groupe. Cette invention marque le côté rituel et répétitif qu’attend le groupe. Pourtant, la voix du groupe évoque également le décalage musical entre cet aspect-là et leur aspect évolutif : l’utilisation du canon provoque un étouffement chez l’auditeur.
Autre originalité : le décalage d’une part entre l’utilisation d’une guitare électrique, d’une batterie automatisée ; et d’autre part d’instruments comme des carillons et d’un chant en Latin. Ces textes en Latin, véritables litanies, ne sont pas inventés, mais repris d’ouvrages déjà existants et font donc plus appel à la récitation (une fois de plus l’aspect rituel est là), où la musique devient un support et où la peur du chanteur ne vient plus de l’impact des textes mais du respect de leur histoire et de leur authenticité.
Maintenant que tout ceci est posé (bien qu’il y ait encore fort à dire), voyons ce que recèle «
In Tenebris».
Puisque la musique est supposée mettre en reflet les textes choisis, celui d’«Omnes Qvi Descendvnt» est l’un des plus intéressants. Voici sa traduction : «Non pas morts, mais endormis. Ces ossements dispersés en tous lieux ne périront pas, ne sont pas morts, mais endormis. Tous ceux qui vont descendre, te loueront.»
Difficile pour le Rouennais que je suis, ne pas penser au lieu d’étude des deux fondateurs de
Rosa Crux : l’Ecole des Beaux-Arts située à l’Aître Saint-Maclou, un ossuaire édifié au XVIe siècle, suite à une épidémie de peste. «Omnes Qvi Descendvnt» est un cantique sur la vie après la mort. Œuvre sombre, la BAM produit ici un effet martial, tandis que la guitare et les chants rendent cette descente inéluctable.
«Adorasti», la première piste de l’album est dans la même veine et souligne également l’aspect cyclique qui entoure les croyances «Adore ce que tu as brûlé, Brûle ce que tu adore». Rien qu’avec ces deux titres «
In Tenebris» s’inscrit dans l’implacable logique millénariste et l’artwork de l’album (encore une fois issu du film «Omnes Qvi Descendvnt») est une éclipse, souvent perçu comme annonciateur de fin du monde.
Les exemples sur les textes choisis par
Rosa Crux pourraient se multiplier, mais la musique est également importante. Le rôle de Claude Feeny prend alors toute son importance : elle fait un usage original et astucieux des carillons (enregistrés à partir du beffroi de Rouen parait-il) sur «Terribilis», et son orgue donne une profondeur très très particulière dans «Arcvm ».
Mention spéciale à «Provumbere» qui, sans être foncièrement énergique, est un titre imposant et introduit la seconde partie de l’album. «Omnes Qvi Descendvnt» mis à part, c’est à partir de «Procvmbere» que
Rosa Crux utilise discrètement des cuivres (via un clavier surement) qui soulignent bel et bien l’entrée en matière martiale à laquelle la première partie du disque souscrivait. On pourrait au premier abord penser qu’il s’agit de cors et trompettes d’une quelconque armée («Svrsvm Corda»), mais puisque le monde auquel assiste à une plongée dans les ténèbres (littéralement «
In Tenebris» donc), il s’agirait plutôt de trompettes de l’apocalypse.
«
In Tenebris» tranche vraiment avec quasiment tout ce que le groupe avait produit jusqu’alors («
Eli-Elo» et «Hel-Hel» sur «Procifere» se rapprochent peut être le plus de ce que le groupe propose ici). Véritable bijou de noirceur, de désespoir et d’implacabilité, cet album s’érige comme le monument d’un monde croulant sous ses propres ténèbres.
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