Une photographie en noir et blanc d'un arbre dépouillé de ses feuilles au milieu de la brume, des oiseaux que l'on suppose être des corbeaux, de vagues silhouettes de pieux ou de croix dans l'arrière-plan... Avant même de se mettre à écouter l'album, on se doute que l'on va écouter du DSBM, le fameux Black dépressif. Genre qui connut une certaine heure de gloire, mais aussi les tourments du ridicule (comme tout genre finissant par s'écrouler sous le poids de trop nombreux groupes sans idée le pratiquant) avant de repasser dans l'Underground et faire le bonheur des vrais amateurs et des petits labels.
Je ne connaissais pas du tout
Suicidal Madness avant d'être contacté pour chroniquer leur album. Le groupe, lorrain à l'origine, s'est depuis installé dans la région grenobloise et fait partie d'un collectif soudé autour de la figure de Molasar, ancien batteur entre autres de P.H.T.O. s'étant ôté la vie en 2011. Preuve des nombreux liens existant entre les membres des divers groupes du collectif, on trouve au sein de
Suicidal Madness des membres de P.H.T.O. (justement), Loup Noir,
Sombre Croisade et autres hordes locales.
Une fois cette notice biographique et artistique passée, qu'en est-il de la musique elle-même ? Comme le montre la discographie (2 démos, un split avec
Sombre Croisade et un premier album avant celui-ci), nous avons affaire là à un groupe qui a dépassé le stade amateur et l'auditeur est donc en droit de s'attendre à quelque chose de cohérent et mature. L'intro donne le ton, longue pièce à la guitare acoustique classique toute en nuances et subtilités émotionnelles, parfaite entrée en matière pour le premier vrai morceau « Démence ». Celui-ci se base sur un riff très froid à la
Burzum période Filosofem répété dans une boucle lancinante dont l'écho renvoi en filigrane à certains projets Post Rock/Post
Metal montés par des figures importantes de la scène DSBM californienne (on pense notamment à
Xasthur). Mais la section rythmique très lente, funéraire, assez
Doom dans son approche (l'une des caractéristiques fondamentales du DSBM) et le chant écorché de Alrinack rappellent que l'on n'est pas ici pour chercher l'évolution à tout prix.
Si « Démence » se révèle un titre très classique mais parfaitement troussé, c'est à partir de «
Illusions Funestes » que l'album prend réellement son envol et trouve sa personnalité propre. Démarrant là aussi sur une intro acoustique, le morceau s'élève rapidement en évoluant d'abord vers un simple riff électrique puis en passant sur un riff saturé sentant la tombe. Avec ses presque dix minutes au compteur, véritable représentation sonore de la sensation que l'on ressent au passage d'un brouillard froid sur sa peau, voilà un morceau qui distille son venin glacé avec talent, et fait mouche par sa manière d'exprimer les sentiments négatifs.
L'album respire à la fois une mélancolie funèbre et une certaine forme de plénitude, d'acceptation d'un destin funeste et irrévocable. C'est le type de disque qui sait prendre son temps pour développer des ambiances, n'hésitant pas à changer plusieurs fois de rythmes au sein d'une même pièce musicale, et sachant parfaitement maitriser ses montées en puissance pour qu'elles explosent au meilleur moment (le fantastique « Corps Dans Un Corps », de très loin le deuxième meilleur morceau de l'album).
Il faut aussi noter un point positif important dans la conception de cet
Illusions Funestes : les textes. Intégralement en français, faisant preuve d'une bonne aisance grammaticale et ne sacrifiant pas aux clichés en vigueur dans le genre (tout en restant fidèle au Romantisme Noir et au
Spleen commun aux groupes européens de DSBM), ils sont surtout parfaitement perceptibles au travers du chant. Au-delà de l'aspect pratique de ce choix (mieux vaut chanter dans un français correct que dans un anglais à l'accent français ridicule), il faut reconnaître éprouver un certain plaisir à écouter être déclamés des textes aussi bien écrits dans la langue de Molière.
Voilà exactement le type d'album correspondant à cette période de l'année, cette saison des brumes où l'automne se change lentement en hiver. Derrière son apparent recours aux clichés du genre,
Suicidal Madness livre un album très personnel et une franche réussite, dont l'écoute ne se révèle jamais ennuyeuse et qui satisfera sans problèmes les plus exigeants des amateurs du genre. Surtout, le groupe à réussi ici une certaine forme d'exploit : m'amener à me repencher sur une genre dont je m'étais désintéressé il y a une bonne huitaine d'années, et ré-allumer la flamme de cet intérêt. Si les autres membres du collectif sont capables de proposer des sorties d'une qualité identique, alors je n'ai qu'une hâte : me replonger dans les rêves de Molasar.
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