Ça fait longtemps que Thrice existe, depuis 1998, et pourtant c'est resté jusqu'ici pour moi un nom cité à droite et à gauche. Une référence du post hardcore, lointaine. Une fois n'est pas coutume, c'est par la voix que ma curiosité a été harponnée, celle de Dustin Kensrue, à fleur de peau, de textures changeantes, qui semble puiser sa substance au fond de son être.
Comme ce nouvel album fait suite au précédent, "
Horizons/East", je me devais de l'écouter aussi, bien que la logique aurait voulu de le découvrir en premier. J'ai préféré commencer par la fin puisque c'est par le versant West que l'envie m'est venue.
Thrice est originaire de Californie, plus précisément d'Irvine, où Dustin Kensrue et Teppei Teranishi, amis de lycée, ont monté un groupe, Chapter 11, puis trouvé rapidement Eddie Breckenridge pour tenir la basse. Puis c'est le frère d'Eddie, Riley Breckenridge, qui a hérité du poste de batteur. Le line-up est resté intouché jusqu'à aujourd'hui, même s'il y a eu un hiatus de quelques années.
Le groupe de post-hardcore mélodique a mûri et s'est diversifié en plusieurs étapes, avec son troisième LP "
The Artist in the Ambulance" chez une major,
Island Records, puis devenant plus expérimental avec son cinquième album "
Vheissu" (2005). Depuis plusieurs années, le quatuor délaissé les accès de fougue hardcore pour une vision plus rock et contemplative de sa musique. Moins emo, mais plus émotionnelle, si on peut dire.
Leur onzième album sorti en 2021, "
Horizons / east" était un flamboyant melting-pot à une époque où l'instabilité provoquée par la pandémie refroidissait les élans créatifs de la plupart des groupes.
Lors de la composition de ce dernier, le groupe a eu l'idée de faire deux albums qui se suivent, -ils avaient déjà fait un double album avec "The Alchemy Index Vol I&II" en 2007. Mais avant de composer la deuxième partie, Thrice a ré-enregistré "
The Artist in the Ambulance - Revisited" et tourné pour fêter les vingt ans de son album phare.
Le combo a pû faire mûrir ce douzième album avant de l'enregistrer.
"
Horizons / West" est paru chez
Epitaph le 3 octobre 2025, et son artwork dispatche les mêmes couleurs que celui de son double, mais d'une manière complètement différente, ordonnée, comme un pantone.
En guise de morceau d'introduction, le "
Blackout" se fait avec un beat lo-fi et des drones menaçants, et tous les instruments n'arrivent que dans la dernière minute. D'autres beats étouffés se retrouvent sur "Gnash", comme fondation pour construire les titres.
Sur "
Undertow", l'alliance minimaliste de patterns et de touches électro qui rappellent le Radiohead de "Kid A" n'empêche pas le groupe de lâcher des accords lourds façon
Deftones, alors que côté chant, on reste dans la nuance, si ce n'est que l'intensité est montée et que des choeurs élèvent les harmonies.
Et il y a sa voix. Devin Kensrue est un putain de chanteur, dont la technique vocale et la maîtrise sont au service de l'émotion pure, du calibre d'Eddie Vedder ou Chris Cornell.
Sa voix est à la fois veloutée et rocailleuse, et fait merveille dans la véritable gemme qu'est "Albatross", dont le refrain touche en plein cœur.
A d'autres moments, comme sur "The
Dark Glow", sa diction se fait traînante, enfumée, un peu comme si le chanteur de Chat Pile prenait vraiment la peine de chanter (qui aime bien châtie bien !).
Il y a souvent une alternance entre la claustrophobie de cette voix en proie à ses états d'âme dans les couplets, et des refrains qui s'ouvrent avec l'électricité orageuse des instruments.
Le style du groupe est multiple, avec une dominante qui le rapproche de
Cave In ,
Deftones, Radiohead et AT The
Drive In. Dans un autre genre de confrontation des contraires, "Vesper Light" ressemblerait à la collision entre Jeff Buckley et
Tesseract : voix angélique maudite et riffs lourds en signatures syncopées impaires.
Le groupe revient à son
ADN plus classiquement post hardcore/emo sur "Holding On", au rythme enlevé. Une bonne occasion d'apprécier le son de batterie très naturel faisant une bonne place à la room (l'effet salle de répète, donné par un micro d'ambiance, un peu éloigné).
Le registre se déplace sur un terrain pop-rock nerveux, sur un "
Distant Suns", où les guitares se délayent en aquarelles zébrées par la batterie.
Les guitares sont chaudes, en son clair et crunch comme pour les saturations. Lorsque ces dernières tonnent, c'est comme un orage incroyablement lourd, où l'énorme basse d'Eddie Breckenridge fait trembler les murs ("
Undertow").
Le petit instrumental "
Dusk" coupe l'opus en deux, comme une nuit blanche et cotonneuse qui a duré comme une minute et vingt-quatre secondes.
Les tintements croisés des cloches méditatives de "Unitive West" se croisent, de superposent, de la même manière que le dernier morceau de "
Horizons/ east" le faisait au piano. Elles font lever les yeux vers l'éther, un souffle de notes comme des voix infinies, qui s'éloignent, s'éloignent, pendant de longues minutes, jusqu'à ce que ne subsiste que le silence.
Devin déclare à propos de ce deuxième volet de "
Horizons" qu'il a voulu, si je résume, utiliser les mêmes éléments que le premier pour en faire autre chose.
Pour tout dire, j'ai une légère préférence pour "
Horizon/ East".
Plus j'avançais dans la première écoute, et plus je me demandais où à voulu nous emmener Thrice. Une allégorie de la vie et de la mort, avec ce dernier morceau énigmatique ? "
Horizons / West " est très différent de "
Horizons/ East", comme si sa matière s'était concentrée, avait mûri vers quelque chose de profondément sombre, plus simple, le ciel et en dessous, la terre.
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