Pourvoyeuse de moult et talentueuses formations metal symphonique à chant féminin depuis près de deux décennies déjà, la Grèce n'a de cesse d'en enfanter. Après
Elysion,
Bare Infinity,
Meden Agan,
Fallen Arise,
Enemy Of Reality,
Jaded Star... c'est au tour de Chrysilia, sextet athénien créé en 2015, de se lancer dans l'arène. D'un concept initialisé par l'actrice, parolière et chanteuse rock au limpide grain de voix Chryso Stamatopoulou et le compositeur et claviériste Elias Pero (ex-
Sovereign), le projet évolua rapidement, nos acolytes requérant, de fait, la patte de musiciens aguerris, et ce, aux fins de leur premier et présent album full length «
Et in Arcadia Ego » ; galette généreuse de ses 53 minutes, écoulée via le prolifique label finlandais
Lion Music. Aussi, effeuille-t-on une œuvre rock'n'metal mélodico-symphonique et folk, à la fois charismatique, puissante et sensible, mixant habilement les empreintes de
Nightwish,
Xandria,
Dark Sarah,
Lyriel et Blackmore's
Night. Deux ans à peine après sa sortie de terre, pourtant peu popularisé sur la scène locale et encore inconnu hors des confins de sa terre natale, le combo hellénique annonce dores et déjà la couleur de ses intentions...
Dans ce dessein, aux côtés de Chryso, ont été conjugués les talents de : Teo Ross (ex-Diary Of
Secrets), aux guitares ;
Jim Ramses (
On Thorns I Lay, Divurge, ex-
Monument), à la basse ; Panos Geo (
Seventh Station, ex-
Seduce The Heaven), à la batterie ; John Matzakos, aux claviers ; Odysseas Zafeiropoulos, au violon. Avec la participation des choristes Mina Giannopoulou, Eirini Zoi, Margarita Papadimitriou (choriste soprano occasionnelle chez Illusory,
Innerwish,
Septicflesh,
Wolfcry), du vocaliste Nikos Roussakis (ex-
Fortress Under Siege), de The
Voice Box et The
Children Choir du Conservatoire National de Grèce, on comprend que la formation égéenne a souhaité à la fois magnifier, en le densifiant, son corps oratoire, et adjoindre à son projet un petit supplément d'âme.
Ici relégué au rang de claviériste additionnel, Elias n'en demeure pas moins le producteur exécutif et arrangeur de la rondelle. Pour mettre les petits plats dans les grands, les enregistrements comme le mixage et le mastering ont été réalisés au Sound
Symmetry studio, et ce, sous l'égide de l'expérimenté guitariste/claviériste
Bob Katsionis (
Outloud,
Firewind,
Serious Black...), déjà sollicité par Even
Flow, Moaning
Silence, Terra
Incognita, parmi tant d'autres. Lui conférant ainsi une qualité de production difficile à prendre en défaut, et également investi en tant que lead guitariste, claviériste, et compositeur (sur l'un des dix titres de l'opus), c'est dire le rôle central joué par le polyvalent et émérite artiste athénien dans cet ambitieux projet...
Dès les premières mesures de leurs passages les plus enfiévrés, la magie opère, nos acolytes y déversant de rayonnants arpèges d'accords tout en maintenant constante la pression. Ainsi, c'est d'un claquement de doigts qu'un headbang subreptice nous gagnera sous le joug de « By the
Gates of Ypsus » ; ''nightwishien'' up tempo aux enchaînements ultra sécurisés, impulsant une énergie aisément communicative, mis en habits de lumières par les angéliques inflexions de la belle et enrichi d'un éblouissant solo de guitare signé
Bob Katsionis. Dans une même énergie, mais teintées d'une touche folk plus affirmée, d'autres pistes trouveront là encore un débouché favorable auprès du chaland. Ce qu'illustre «
Arcadia », jovial et élégant mid/up tempo syncopé aux riffs effilés, où les limpides volutes de la déesse et les claires impulsions de Nikos Roussakis évoluent à l'unisson, et ce, parallèlement aux incessantes et prégnantes oscillations d'un violon libertaire. Dans le sillage de
Lyriel, glissant sur une sente mélodique des plus enivrantes et abondant en variations atmosphériques et rythmiques, l'enjoué méfait aura peu de chances de rater sa cible.
Quand il flirte avec la dimension progressive, le collectif grec n'aura pas davantage tari d'inspiration, nous conviant alors à de radieux paysages de notes, et ce, de deux manières différentes. D'une part, dans la veine de
Dark Sarah, le mid tempo d'obédience power symphonico-progressif aux relents folk « The Menalon Trail » nous livre une grisante gradation du corps orchestral et d'insoupçonnés changements de tonalité. Une pléthorique et seyante assise instrumentale sur laquelle se greffe un poignant duo en parfaite osmose, unissant les puissantes et sinueuses impulsions de Chryso et les soyeuses envolées lyriques de Margarita Papadimitriou.
Contrairement à nombre de ses homologues, et néanmoins dans la lignée d'un
Nightwish estampé « Imaginaerum », le sextet nous insuffle, par ailleurs, un instrumental symphonico-folk progressif et cinématique d'envergure, et ce, à l'instar du titre éponyme de l'album «
Et in Arcadia Ego » ; pièce en actes aux forts contrastes rythmiques et puissamment chargée en émotions, où résonne un tambour martial assorti de voix célestes exhalant d'une opaque et frissonnante muraille de choeurs, laissant parallèlement échapper de savoureux harmoniques empruntés à la féerique ballade « Desparate
Wings ». Chapeau bas...
Si la cadence se fait parfois plus mesurée, nos compères trouvent là encore, et sans ambages, les armes pour nous faire plier l'échine. Ce qu'atteste précisément «
Altar of
Silence », félin mid tempo mélodico-symphonique à la confluence de
Xandria et
Dark Sarah, la touche grecque en prime, où de rayonnants couplets se voient relayés chacun d'un refrain certes convenu mais immersif à souhait. Doté d'un fringant solo au synthé, s'écoulant le long d'une souriante rivière mélodique, infiltré par les magnétiques patines de la princesse, le gracieux et enivrant méfait saura, lui aussi, et d'un battement de cils, s'emparer de l'âme de celui qui y aura plongé le pavillon. Dans une dynamique similaire, s'illustre «
King of a Stellar
War », grisant mid tempo emprunté aux Grecs de
Rotting Christ, extrait de leur 3ème album full length «
Triarchy of the
Lost Lovers » (1996). Originellement growlé et désormais entonné en voix claire, cet invitant effort aux riffs massifs s'assortit aujourd'hui d'une enveloppante couverture synthétique et oratoire, des arrangements d'excellente facture lui conférant dès lors une heureuse alternative, apte à interpeller les fans de la première heure de l'illustre combo black mélodique/gothique égéen.
Lorsqu'ils nous prennent la main pour un voyage en apesanteur, alors dotés de cette rare capacité à concocter ces séries d'accords aptes à générer la petite larme au coin de l'oeil, nos acolytes se mueraient en véritables bourreaux des cœurs en bataille. Ainsi, comment résister à l'ensorcelant appel de la sirène sur « Desparate
Wings », somptueuse ballade folk rock aux airs d'un slow qui emballe ? Calé sur une ligne mélodique d'une précision d'orfèvre et au demeurant quasi imparable, doublé d'une chorale aux abois, sous-tendu par un grisant toucher d'archet, un fin legato à la lead guitare et de délicats arpèges au piano, l'instant privilégié se charge en émotion au fil de sa progression. Sans doute l'un des gemmes de l'offrande, que l'aficionado du genre intimiste ne saurait éluder. Comme pour compléter le tableau et clôturer en beauté son message musical, le combo en a sculpté une version orchestrale. Mise à l'honneur par les larmes d'un violon mélancolique, une flûte gracile, le souffle éolien d'une chorale qui, peu ou prou, se déploie, finissant crescendo, ce regard alternatif est, à sa façon, une ''autre'' invitation au voyage en d'oniriques contrées.
Dans une même mouvance intimiste mais moins directement orientés vers les charts, s'inscrivent d'autres passages, recelant, eux également, les armes requises pour nous retenir plus que de raison. Aussi, retiendra-t-on « Chrysilia », ravissante et violoneuse ballade folk rock que l'on croirait volontiers empruntée à Blackmore's
Night. Toute de nuances mélodiques vêtue, sublimée par le gracile filet de voix de la maîtresse de cérémonie alors renforcé par une chorale d'enfants, la soyeuse aubade se referme comme elle a commencé, par quelques notes acidulées émergeant d'une innocente boîte à musique, nous renvoyant l'espace d'un instant au monde enchanté de la plus tendre enfance.
Plus classique et propice à la profonde zénitude, dévoilant un piano/voix des plus hypnotiques et savamment combiné à l'une ou l'autre note de tango, recelant d'inattendus et légers coups de tambours en fin de parcours, «
Fifth Season », enfin, se pose telle une ballade d'une sensibilité à fleur de peau, dont l'ultime mesure à peine envolée nous poussera à réenclencher la machine...
Le sextet hellénique signe ici une œuvre à la fois pulsionnelle, volontiers fringante, souvent enjouée, un brin romantique, éminemment émouvante. Jouissant également d'une ingénierie du son et d'arrangements rutilants, témoignant, en prime, d'une large ouverture du champ des possibles stylistiques, rythmiques et vocaux, et d'un réel potentiel technique et surtout mélodique, le propos renseigne sur la capacité du combo à se dépasser pour générer ces notes et sonorités qui font mouche. Cependant, le groupe n'a concédé que fort peu de prises de risques, si ce n'est une suroffre en matière de ballades et l'absence de toute fresque, souvent requise par le chaland. Il lui faudra encore et plus systématiquement digérer ses sources pour les faire siennes, stratégie à élaborer au fil de son parcours, permettant ainsi à son projet de gagner, à terme, en épaisseur artistique. Néanmoins, à la lumière de cette rayonnante et dévorante offrande, la formation égéenne lance un message fort à la concurrence, d'où qu'elle vienne. Un sérieux espoir du metal symphonique à chant féminin s'esquisse, et qui, selon votre humble serviteur, est loin d'avoir sculpté ses dernières portées. L'avenir seul nous le dira...
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