Dire que le Japon est une contrée étrange est un doux euphémisme ; ce pays a ses propres codes, sa propre mentalité, sa propre définition de l'honneur, ses propres limites de l'excentricité en matière de divertissement où le bizarre est la norme, mais tout cela s'envole une fois que l'on retourne dans l'entreprise où il faut à tout prix rentrer dans le moule. Situation plutôt paradoxale pour un pays qui à la fois détient le triste record du plus grand nombre de crises cardiaques à cause des trop nombreuses heures supplémentaires passées au travail, et où les ressortissants sont surtout connus pour être des ultra-excentriques lorsqu'ils ont l'occasion de s'amuser. Et ce côté jusqu'au-boutiste se retrouve particulièrement dans les créations artistiques japonaises, que ce soient les films à l'humour difficilement discernable pour un occidental au premier abord, ou pour un certain côté fourre-tout que l'on retrouve beaucoup dans l'univers musical japonais. Il suffit pour cela d'écouter n'importe quelle chanson de
Maximum The Hormone pour s'en rendre compte.
Si une telle remarque est faite, c'est parce qu'aujourd'hui nous allons parler d'un jeune groupe japonais nommé sobrement "
Pale", tout jeune quatuor originaire de Tokyo, et qui a été formé il y a à peine un an pour nous sortir aujourd'hui leur toute première démo intitulée "Turquoise" (en français dans le texte). En temps normal, les Japonais ne sont pas réputés pour être des maîtres en matière de Black
Metal (bien que
Sigh soit une exception), mais
Pale n'a que faire de ce qui plaît ou pas puisque qu'il s'inscrit dans un registre de Post-black. Avec une pochette très abstraite, va-t-on avoir droit à une musique qui l'est tout autant ?
Dès que l'éponyme commence, on démarre sur les chapeaux de roue avec ces guitares qui fusent à toute berzingue ; puis arrive le chant d'abord rocailleux, et qui, petit-à-petit, se fait plus strident, et au même moment, la mélodicité se fait plus aérienne mais tout en gardant un certain côté malsain très black metal.
Pas de doute, les Japonais marchent dans les traces des Américains d'
Abigail Williams pour ce côté planant, et restent dans une veine très Black
Metal pour le côté dévastateur de "Juvenile".
"Hortus Sanitatis" est la piste la plus longue (près de 8 minutes), où les musiciens laissent s'exprimer tout leur talent. Un début très aérien avec une ambiance à la fois planante, et en même temps très torturée, se dessine, comme si l'on était tiraillé entre le rêve et le cauchemar. On a parfois l'impression d'entendre leurs compatriotes de
Sigh, le côté expérimental en moins, mais avec cet aspect dérangeant de la musique, quoique certaines ambiances peuvent faire penser à du
Fallujah en moins technique toutefois. A l'exception de ce "Hortus Sanitatis", on pourra peut-être leur reprocher d'avoir d'autres titres un peu trop courts pour ne pas pouvoir exploiter pleinement leur potentiel, mais tous se compensent par leur voracité dans les riffs.
Contrairement à beaucoup de ses compatriotes,
Pale ne cherche pas à ingurgiter de manière boulimique de nombreux styles sans aucun lien l'un envers l'autre pour les recracher tout en leur donnant une certaine forme cohérente (c'est ce que font les
Maximum The Hormone, c'est cette "ingurgitation" qui a donné cette particularité japonaise), restant bien dans les clous du Post-black, peut-être au regret de certains. Les hurlements stridents un peu trop présents risquent d'agacer certains auditeurs non avertis, sachant que le chant ne varie quasiment pas, et qu'il n'y a aucune trace de chant clair à travers tout le disque. La production très limpide (mais pas trop non plus) risque aussi de rebuter les puristes du style, mais que voulez-vous ? Dans un sens, c'est le style qui le veut, et puis pour de l'autoproduction, c'est plutôt réussi comme son, on reconnait bien là le côté jusqu'au-boutiste japonais pour obtenir la perfection dans tout ce qu'ils entreprennent.
Donc voilà, rien qu'avec cette démo, les Japonais montrent qu'ils font déjà preuve d'une grande maturité d'esprit, et qu'ils jouent déjà dans la cour des grands. Espérons juste qu'ils ne se brûlent pas les ailes en plein vol, auquel cas ce serait vraiment dommage que la chute soit aussi brutale que l'ascension fut rapide.
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