Encore un énième groupe de metal symphonique à chant féminin, sans doute voué, comme tant de ses pairs, à une disparition prématurée des tabloïds, me direz-vous, et qui, en ces temps agités par une féroce concurrence dont ce registre continue de faire l'objet, pourrait bien songer à vous donner tort ? Ce serait sans compter l'extrême opiniâtreté et l'indéfectible cohésion groupale de ce quartet norvégien créé par l'alto Astrid Klara Mjøen il y a tout juste deux ans. Prudent dans sa démarche car conscient des enjeux et des risques courus à se lancer tout de go dans l'arène, le collectif nord-européen réalisera la bagatelle de quatre singles («
Devil Inside », en 2021, suivi de «
Black Angel », «
Forever Angel » et «
Salvation », en 2022, successivement), chacun se voyant assorti d'un clip vidéo, avant de revenir armé de son premier et présent opus de longue durée, «
Devil Inside ». Aussi, effeuille-t-on un concept album généreux de ses 54 minutes où ne s'égrainent pas moins de 12 pistes, signé chez le puissant label allemand
Massacre Records. Indice révélateur d'une sérieuse envie d'en découdre de la part de nos quatre valeureux vikings...
Dans ce dessein, la frontwoman a sollicité la patte experte des guitaristes Frode Hovd (
Aldaria, ex-
Memorized Dreams) et David Hovde (
Axe Toss), et de la claviériste et choriste
Charlotte Stav. De cette étroite collaboration naît une œuvre metal mélodico-symphonique classique et progressif, dans la veine de
Nightwish,
Xandria,
Delain,
Imperia,
Eleine, et consorts. Ambitieux projet auquel ont, pour l'occasion, apposé leur sceau des musiciens aguerris, dont les batteurs Robert Myrhaug (
Slagmaur) et Morten Gade Sørensen (
Pyramaze,
Anubis Gate,
Wuthering Heights, ex-
Aurora...), sans oublier l'orchestrateur Jonah Weingarten (
Pyramaze, Catalyst Crime,
Echoterra, ex-
Avian...), également co-auteur des paroles de ce set de partitions. Afin de densifier son corps oratoire d'un cran, conférant ainsi une dimension opératique supplémentaire à son propos, la troupe a requis les empreintes vocales de Jake E (Cyrha, ex-
Amaranthe, guest chez
Hammerfall,
Dragonland...), Madeleine Liljestam (
Eleine) et Rikard Ekberg (tous deux membres d'
Eleine). Excusez du peu...
Ce premier mouvement laisse également entrevoir une production d'ensemble de fort bonne facture, à commencer par une qualité d'enregistrement difficile à prendre en défaut, le méfait n'accusant pas l'ombre d'une sonorité parasite.
Plus encore, mixé et mastérisé, tout comme pour
Epica,
Evergrey,
Imperia, Ad
Infinitum,
Delain,
Pyramaze,
Diabulus In Musica,
Sirenia,
Temperance, parmi tant d'autres, par un certain Jacob Hansen, le manifeste équilibre à parités égales lignes de chant et instrumentation tout en offrant une saisissante profondeur de champ acoustique. Assorti d'arrangements instrumentaux aux petits oignons et d'une pochette d'inspiration néo-romantique jouissant d'un artwork au trait affiné et aux subtils contrastes de couleur, cet introductif effort ne pourrait-il pas dores et déjà constituer un argument de poids au point de voir le combo norvégien jouer les épouvantails parmi ses si nombreux opposants ? Mais entrons sans plus attendre dans les entrailles du vaisseau amiral, en quête de gemmes intimement enfouies dans sa cale...
Comme nombre de ses homologues, c'est sur une cinématique entame instrumentale que démarrent les hostilités. Ainsi, sous couvert d'arrangements ''nightwishiens'' du plus bel effet, doublés de frissonnants clapotis pianistiques et de choeurs aux abois, « Prelude to
Resurrection » ouvre progressivement ses ailes, comme pour signifier que c'est au cœur d'une mer limpide à la profonde agitation que s'effectuera le plus clair de la traversée. La suite de ce parcours initiatique ne saurait démentir ce sentiment...
C'est précisément au regard de ses pistes les plus enflammées que le combo engrange ses premiers points, et non des moindres. Ainsi, c'est d'un claquement de doigts que le refrain catchy exhalant des entrailles du pulsionnel et ''imperien'' «
Devil Inside », mis en exergue par les chatoyantes inflexions de la sirène, aspirera le tympan du chaland. Et ce ne sont ni les sémillantes rampes synthétiques auxquelles succède un flamboyant solo de guitare qui nous débouteront de ce hit en puissance, loin s'en faut. Non moins torrentiel, le ''delainien'' « Release My Symphony » nous assène tant ses riffs crochetés adossés à une frondeuse rythmique que ses cinglants et inaltérables coups de boutoir. Octroyant, en prime, un break opportun prestement balayé par une reprise sur la crête d'un refrain immersif à souhait, tout en sauvegardant une mélodicité toute de fines nuances cousue, le brûlot serait lui aussi aisément inscriptibles dans les charts.
Lorsque la cadence du convoi instrumental se fait un tantinet plus mesurée, la troupe trouve à nouveau les clés pour nous retenir plus que de raison. Ce qu'atteste, d'une part, « Historia », ''xandrien'' mid tempo progressif au tapping effilé, voguant sur d'ondoyantes nappes synthétiques, et doté d'une sente mélodique des plus immersives sur laquelle se calent les magnétiques patines de la princesse. Dans cette énergie, on pourra à la fois se laisser séduire par la truculence des séries d'accords développées et agréablement surprendre par la soudaineté des accélérations émanant de « Prophecies », mid tempo aux capiteuses senteurs orientales dans la veine d'un
Xandria, première mouture. Et comment ne pas esquisser un headbang subreptice sur « Queen of the
Dark », émouvant et ''eleinien'' low/mid tempo aux violoneuses effluves, empreint de délicates gammes au piano et pourvu d'enchaînements intra piste ultra sécurisés ?
Sur un même modus operandi, l'inspiré combo a veillé à panacher son offre oratoire, et ce, de trois manières différentes, dévoilant ainsi une autre corde à son arc. En premier chef, nous assénant ses riffs épais tout comme les saignantes frappes d'un Morten Gade Sørensen en pleine forme, l'épique mid tempo aux airs d'un
Nightwish des premiers émois, « My
Kiss of Death », interpelle surtout par l'abyssal récitatif signé Rikard Ekberg.
Plus chevaleresque en l'âme et non sans rappeler un
Visions Of Atlantis première période, le tubesque mid tempo «
Salvation », pour sa part, décoche un entêtant refrain où les cristallines volutes de la belle et les corrosives impulsions de Jake E offrent un duo en voix de tête bien habité, que l'on ne quittera guère sans qu'une petite larme ne vienne perler sur la joue. Enfin, le pavillon du chaland ne sera pas moins happé par les poignants arpèges d'accords inondant l' ''eleinien'' mid tempo progressif et cinématique «
Black Angel » ; une pimpante offrande où les empreintes vocales de la frontwoman et de Madeleine Liljestam évoluent à l'unisson pour un hypnotique duo de sirènes, et agrémentée d'un bref mais fuligineux solo de guitare dispensé par Rikard Ekberg. Et ce ne sera pas là l'ultime argument de nos belligérants...
Quand ils nous mènent en d'intimistes espaces, nos compères se muent alors en de véritables bourreaux des cœurs, nous adressant par là même leurs mots bleus les plus sensibles. Ce qu'illustrent, en premier lieu, les ballades atmosphérico-progressives «
Forever Angel » et « My Evermore », moments suspendus profondément mélancoliques et pétris d'élégance, tous deux mis en habits de soie par les angéliques oscillations de la maîtresse de cérémonie. Aptes à nous propulser en d'oniriques contrées pour ne plus en redescendre, ces moments privilégiés ne sauraient être esquivés par l'aficionado du genre. Nous immergeant au sein d'un infiltrant cheminement d'harmoniques, et se chargeant en émotion au fil de sa progression, la romantique et graduelle ballade « Brother of My Soul » pourra, à son tour, se jouer de toute tentative de résistance à son assimilation, y compris pour les âmes les plus rétives.
A l'issue d'un parcours à la fois mouvementé mais nullement chaotique, luminescent sans se faire aguicheur, un brin romantique, et ponctué de quelques terres d'abondance, on ressort avec l'agréable sentiment d'être aux prises avec une gemme lovée dans un écrin de satin. Jouissant d'une ingénierie du son en béton armé doublée d'une technicité instrumentale et vocale dores et déjà maîtrisée, et surtout de la féconde inspiration mélodique de ses auteurs, ce premier effort se suit de bout en bout sans ambages, allant même jusqu'à nous pousser à une remise en selle sitôt la dernière mesure évanouie. De louables qualités esthétiques et techniques que pourraient leur envier bien de leurs pairs et qui ont pour corolaire des arrangements de fort bonne facture.
Cela étant, en dépit d'une atmosphère et d'un corps oratoire pluriels et des plus troublants, d'aucuns auraient sans doute espéré voir l'une ou l'autre fresque symphonico-progressive ainsi que quelques prises de risques inscrites au cahier des charges. Une digestion effective des vibes de leurs maîtres inspirateurs serait également à considérer, condition si ne qua non pour conférer davantage d'épaisseur artistique à ce projet, voire le pérenniser. Mais le collectif nord-européen a encore bien le temps d'affûter ses armes, état de fait qui, au vu de ce luxuriant et émouvant effort, ne saurait l'empêcher de s'inscrire dès lors parmi les sérieux espoir de ce registre metal. Première esquisse, premiers émois et premier coup de maître insufflé par le quartet norvégien...
Note : 16,5/20
Vous devez être membre pour pouvoir ajouter un commentaire