La Drache, ce n’est pas la belle pluie photogénique des films d’amour ou l’incarnation nostalgique d’un black sombre et romantique à la Geliebte des Regens, non. C’est une pluie grise, drue, et froide, un crachin dégueulasse et continu qui te transperce jusqu’aux os et trempe ton âme dans des giclées d’eau brune et boueuse. Avec un patronyme pareil, on ne s’étonnera donc pas vraiment que l’ambition d’Olmo Lipani, alias Déhà ou le stakhanoviste du metal extrême belge, soit de
Devenir le Rien, à savoir assumer ses failles et son droit à exister malgré son malaise, étalant ce dernier à la face d’une société bienpensante et hypocrite pour qui le bien-être n’est pas optionnel, prérequis indispensable à la transformation de l’homme en un parfait robot servile et productiviste.
Ce deuxième album, sortant un an à peine après le très bon
De Mauvais Augure et toujours chez Transcendance Productions, sonne comme un véritable cri du cœur : laissez-moi être humain, me complaire dans ma médiocrité, ma procrastination, ma paresse et mes penchants autodestructeurs, laissez-moi vivre avec la seule chose qui m’appartient vraiment, ma propre souffrance !
La souffrance est une composante inéluctable de la vie et Drache semble l’avoir bien compris. Seulement, plutôt que de se morfondre et se complaindre dans les affres d’une tristesse larmoyante, le Belge semble avoir choisi d’affronter ses tourments plutôt que de les fuir, essayant d’y faire face, les comprendre et les apprivoiser dans l'espoir de mieux vivre avec et pouvoir ainsi continuer à claudiquer vaille que vaille sur le chemin cahoteux de l’existence.
Le résultat est saisissant, d’une grande intensité et d’un impact émotionnel étourdissant. Dire que la musique de Drache est d’une grande originalité serait faux, mais, comme une grande majorité des projets dans lesquels Déhà s’investit, ces 50 minutes sonnent vraies, habitées, profondément viscérales et nous emportent dans un torrent d’émotions brutes. Le riffing, véritable point fort de l’album, est poignant et nous touche en plein cœur, ainsi, A la Gloire de Rien du Tout envoie d’emblée un premier riff noir, nu et désespéré, d’une pureté à couper le souffle, soutenu par une batterie rapide et impitoyable, incarnant l'ombre à la fois délétère et séductrice d’une dépression qui susurre à notre oreille pour mieux nous happer dans ses serres morbides.
Mais le one-man-band semble avoir choisi de lutter, et sa musique se retrouve déchirée en un antagonisme constant, tiraillée entre une aboulie neurasthénique et les fiers sursauts d’une résistance acharnée qui s’incarnent dans des riffs plus épiques, nous offrant quelques moments de bravoure proprement bouleversants où la colère cohabite avec l’abattement le plus total (ce riff étourdissant de beauté à 3,55 minutes de A La Gloire de Rien du Tout, le superbe riff central de
Devenir le Rien, ce passage plus mélancolique à 3,40 minutes de A la Gueule, morceau rapide et malsain sur lequel on reconnaît le chant vomitif si caractéristique de
Brouillard, l’incroyable Le Paradis au chant carrément dément à la limite de la rupture reprenant à la sauce black metal le fameux thème de Gangsta’s
Paradise, sublime).
Le rythme est soutenu, ne nous laissant que peu de répit, Déhà dégueulant ses émotions négatives en une sorte de catharsis salvatrice qui parvient paradoxalement à libérer un peu de lumière (radiante ?) sur certains passages plus mélodiques et apaisés, notamment grâce à l’apport de claviers discrets qui viennent renforcer l’aspect atmosphérique de la musique (
Devenir le Rien, Le Paradis) ou de certains passages acoustiques (la fin de La Lumière Radiante, le break central de A La Gueule, dans un style très propre à
Brouillard qui rappelle Vertige) ; il y a toujours une certaine noblesse dans cette souffrance, une majesté immanente, et c’est là toute la magie de cette musique qui parvient à transcender nos souffrances en une beauté pure et presque sacrée, véritable dualité de la vie elle-même.
Vous l’aurez compris,
Devenir le Rien est donc un indispensable pour tous les amateurs d’un black à fleur de peau, à la fois terriblement intense, noir, écorché, mélodique et maladivement beau. La musique de Drache possède une aura tragique très forte, presque cinématographique dans l’expression de ces sentiments exacerbés qui saura sans doute vous transporter dans un univers déchiré et déchirant où déchéance et salvation ne cessent d’agoniser et revivre ensemble en une danse intemporelle de 50 minutes. Comme quoi, c’est parfois en acceptant de n’être Rien que l’on devient pleinement soi-même et que l’on peut alors délivrer une œuvre d’âme aux saveurs d’Absolu…
Super chro, qui évoque joliment (si on peut dire...) l'univers de Drache.
On retrouve dans ce 2nd opus toute la noirceur de Mauvais Augure, à coups de vocaux écorchés, de riffs et mélodies poignantes, agrémentés de touches de synthé qui ont le goût d'un certain Filosofem, et toujours cette densité sonore impressionnante (caractéristique de tout ce que produit Deha, d'ailleurs)... Mais avec un regard différent : là où Mauvais Augure vibrait d'une colère contenue, cette colère est ici libérée, crachée à la face de l'humanité. Et vingt dieux, qu'ça fait du bien !
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