Pour quiconque parmi les jeunes formations envisage aujourd'hui d'en découdre dans un registre metal symphonique à chant féminin désormais surinvesti, un parcours parsemé d'embûches ne saurait être éludé. Dans ce champ de turbulences, prudence serait donc plus que jamais mère de sûreté... Ayant suivi cet adage à la lettre, c'est pierre par pierre que s'est échafaudé l'édifice de cet expérimenté combo russo-étasunien fondé en 2019, sur les cendres du groupe de metal symphonique nord-américain
Midnight Eternal. Aussi, faudra-t-il attendre la bagatelle de deux années, et ce, aux fins d'un travail en studio des plus exigeants, pour voir le combo donner naissance à son premier et présent album studio, «
Cleopatra » ; un manifeste d'une durée quasi optimale de 48 pulsionnelles et grisantes minutes signé chez le puissant label nord-américain Sensory Records. A l'aune de cet arrivage, en quoi cet éclairé candidat pourrait-il porter ombrage à ses homologues générationnels, toujours plus nombreux à affluer ?
Dans ce dessein, le solide équipage de
Midnight Eternal se trouve ici réinvesti au grand complet, à savoir : l'émérite et éclectique bassiste Mike LePond (
Symphony X,
Ross The Boss,
Death Dealer...), le guitariste/vocaliste Richard
Fischer et le claviériste
Boris Zaks (tous deux membres d'Ashenveil et
Operatika Element), le batteur Dan Prestup (DeadRisen, Rivera Bomma), sans oublier la magnétique empreinte de la mezzo-soprano au cristallin filet de voix Alina Gravilenko (
Haven Dream, Snowmaiden). Avec le concours, pour l'occasion, du ténor suédois Thomas Vikström (
Therion). De cette étroite collaboration émane un propos rock'n'metal mélodico-symphonique opératique et progressif, à la fois frondeur, altier, rayonnant, théâtral et romanesque, dans le sillage de
Nightwish (première période),
Xandria,
Amberian Dawn,
Dark Sarah,
Diabulus In Musica et consorts.
Témoignant d'une qualité d'enregistrement difficile à prendre en défaut, le skeud bénéficie parallèlement d'un mixage parfaitement équilibré entre lignes de chant et instrumentation et d'un mastering plutôt soigné, signés Dan
Swanö, prolifique pluri-instrumentiste/vocaliste suédois (
Nightingale, Star One,
Unicorn...), également sollicité pour le mixage de leurs albums, par
Battlelore,
Elvenking,
Incantation,
Katatonia,
Omnium Gatherum,
Opeth, parmi tant d'autres. Ne concédant ainsi pas l'ombre d'une sonorité résiduelle tout en offrant une saisissante profondeur de champ acoustique, c'est dire que la galette procure un confort auditif suffisant pour nous intimer d'aller sans escale jusqu'au terme de la traversée. Mais entrons tout d'abord dans le vaisseau amiral en quête de quelques pépites profondément enfouies...
C'est sur un torrent de lave en fusion que nous propulse volontiers le combo, ce dernier trouvant alors sans mal les clés pour nous rallier à sa cause. Ainsi, c'est d'un battement d'ailes que le fondant refrain mis en habits de lumière par les saisissantes envolées lyriques de la sirène nous happera sur le ''nightwishien'' up tempo aux riffs crochetés «
Ghost Shadow Requiem ». Et ce n'est pas l'éblouissant solo de guitare qui nous désarçonnera de ce tubesque effort d'une puissance dévastatrice. Dans une même énergie, on retiendra l'impulsif et engageant «
Infinity Divine » eu égard à ses enivrants arpèges d'accords et à la soudaineté des accélérations de son corps orchestral. Un poil plus incisif et calé sur un riffing à la fois enserrant et en tirs en rafale, « Lucid
Dream », lui, revêt l'aspect d'une torche incendiaire que rien ni personne ne songerait à enrayer la progression. Mais le magicien aurait encore bien d'autres tours dans sa manche...
Lorsqu'il desserre un tantinet son étreinte, le collectif parvient là encore à aspirer le tympan sans avoir à forcer le trait. Ce qu'illustre, d'une part, «
Cleopatra », entraînant et ''xandrien'' mid tempo progressif glissant le long d'une radieuse rivière mélodique. Décochant de soufflants gimmicks guitaristiques et encensé par les chatoyantes inflexions de la déesse, s'esquisse ici à nouveau une piste aisément inscriptible dans les charts. On ne saurait davantage escamoter le chevaleresque et polyrythmique « Pariah's
Revenge » au regard des poignantes montées en régime du convoi instrumental, qui sont autant de coups de théâtre imprimés dans sa trame, et de son caractère à la fois enfiévré et romanesque. Et comment ne pas se sentir étreint par une subreptice émotion sous le joug des ensorcelants arpèges d'accords inondant le solaire et ''nightwishien'' mid/up tempo « Rider of the Storm » ? Peut-être bien l'une des gemmes de la luxuriante rondelle...
Plus en retenue encore, d'autres espaces d'expression ne trouveront pas moins un débouché favorable à leur assimilation par le chaland. Ce qu'atteste, en premier lieu, le mid tempo syncopé « Stranded in Bangalore », une joviale et rayonnante offrande à mi-chemin entre
Nightwish et
Diabulus In Musica, recelant des enchaînements intra piste ultra sécurisés, délivrant d'insoupçonnés changements de tonalité et jouissant d'un fin legato à la lead guitare. La magie n'opérera pas moins sous l'impact des vibes enchanteresses nourrissant le ''xandrien'' mid tempo «
Heart of a
Lion ». Doté, tout comme le tubesque mid/up tempo « The Last
Eden », de couplets finement ciselés relayés chacun d'un refrain catchy, surmonté d'enveloppantes nappes synthétiques, recelant un fuligineux solo de guitare, et mis en exergue par les fluides modulations de la princesse, le fringant effort n'aura nullement tari d'arguments pour nous assigner à résidence.
Quand les lumières se font douces, toutes tensions s'évanouiront alors comme par magie, la troupe nous livrant par là même ses mots bleus les plus sensibles. Ainsi, portée par un duo mixte en voix claires bien habité, les limpides volutes de la belle et les magnétiques impulsions de Sir Thomas Vikström évoluant à l'unisson – duo au sein duquel viennent se greffer les félines patines de Richard
Fischer – et magnifiée par un refrain immersif à souhait, la ballade power progressive « Your
Majesty Sadness » prend rapidement des allures de low tempo ''therionien'' ; un instant privilégié que l'aficionado du genre intimiste ne saurait esquiver sans éprouver de tenaces regrets.
Enfin, dans un souci de diversification relative à ses exercices de style, nos acolytes ont placé un headbangant espace instrumental sur notre route. Ainsi, plus qu'un simple interlude, le mid tempo progressif « Toldeo 712 A.D. » encensera le tympan de ses inaliénables et reptiliennes rampes synthétiques doublées de saillants coups de boutoir près de 2:30 minutes durant. Au cœur de ce chaudron bouillonnant se meut une lead guitare léonine au sculptural et fouettant legato, pour un rendu du plus bel effet. Bref, un poignant essai au rendez-vous des plus exigeantes des attentes en la matière.
A l'issue de notre croisière, un doux sentiment de plénitude nous gagne, le navire ayant multiplié les escales en de séduisantes et addictives terres d'abondance ; autant d'espaces d'expression où une technicité instrumentale et vocale d'une confondante maestria se conjugue à une mélodicité toute de nuances vêtue et des plus hypnotiques, transpirant la féconde inspiration de leurs auteurs. Varié sur les plans atmosphérique, rythmique et vocal, n'accusant pas l'ombre d'un bémol compositionnel susceptible d'atténuer la portée du propos, jouissant, en prime, d'une production d'ensemble rutilante, ce premier effort n'aura pas tari d'armes efficaces pour asseoir sa défense.
Si d'aucuns n'auraient sans doute boudé ni l'inscription d'une fresque symphonico-progressive dans son corpus, ni l'une ou l'autre prise de risque dans sa trame, tant la qualité des arrangements orchestraux que la forte charge émotionnelle qu'il se plaît à véhiculer feront plier l'échine à plus d'une âme rétive. Un réel moment de féerie est ainsi insufflé par une formation aujourd'hui aguerrie, cristallisé par un message musical à la fois fort, éminemment enivrant et pétri d'élégance. Bref, une rayonnante ogive d'une puissance dévastatrice en guise de message de bienvenue...
Note : 16,5/20
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