Il est bien loin, le temps où faire partie d'un groupe signifiait un mariage entre tous ses membres avec clause d'exclusivité. De nos jours, chacun papillonnant au fil des occasions, il est de plus en plus fréquent de voir un nouveau combo éclore, sortir un album, faire quelques concerts, avant que les musiciens ne repartent dans leurs groupes respectifs.
C'est le cas pour Ahasver, dont l'embryon s'est formé en 2017, avec Mickaël André (guitare,
Eryn Non Dae,
Zubrowska), Julien Deyres (
Gorod,
Zubrowska) et du bassiste Jérémie Mazan. Après le départ de Jérémie pour le Canada, le reste du line-up s'est étoffé plus tard avec Théophile Astorga (batterie, ex-
Dimitree,
Zubrowska), Victor Minois à la basse (
Psykup), et Nicolas Bastide (
Drawers) au chant.
Avec une volonté de faire quelque chose de foncièrement différent de ce qu'ils faisaient dans leur groupes respectifs, les morceaux ont été composés sur ordinateur, principalement par Mickaël et Victor, les démos étant mises en commun avant d'être retravaillés plus tard en répétition. La pandémie, loin de les paralyser, leur a donné d'autant plus de temps pour peaufiner leur premier opus. "
Causa Sui" est sorti le 16 septembre 2022 sur le label Lifeforce Records. Son artwork très léché, réalisé par Jouch, me rappelle un peu celui de l'album de
Zao "The Fear Is What Keeps Us Here", mais en négatif et plus épuré ; si c'est un clin d'œil, il est réussi car il y a quelques similarités intéressantes entre ces deux groupes dans leur approche mystique et cérébrale de la musique.
Ce premier album comportant huit titres débute avec des cordes dissonantes, sur un lit de toms furieux, et glisse dans un voyage aux airs d'odyssée dramatique. Les riffs sont lourds, les mélodies tortueuses, et le chemin rythmique très accidenté. Il y a beaucoup de changements de rythmes et d'ambiances dans les morceaux, et il est difficile de prévoir ce qui va vous tomber sur la tronche dans les secondes à venir. Les rythmiques peuvent être plus nuancées et rock (la fin de "
Peace") ou groovy à la
Gojira. La musique est aussi dense que complexe dans ses structures, et j'oserais la qualifier de chaotic prog si je devais choisir une étiquette évocatrice.
Au niveau des influences, outre les précités, j'ai pensé pêle-mêle à Voivod,
Converge, Dillinger
Escape Plan,
Norma Jean,
Poison The Well,
Mastodon ou Dune, et dans les passages les plus rock à At The
Drive In. Ouf ! Aussi, quand on tend l'oreille sur les guitares, on peut se surprendre à tomber sur des plans assez rock, tel ce riff d'accompagnement plaintif à la U2 sur les refrains de "Wrath". Le travail des guitaristes Mickaël André et Julien Deyres forme une construction d'éléments disparates et éclectiques, où l'intensité se retrouve sous toutes ses formes. On peut l'apprécier à deux niveaux d'écoutes, c'est compréhensible et cohérent avec l'ensemble de la musique, très efficace dans sa tâche (émouvoir, défoncer, calmer, etc…), et si on écoute de manière plus attentive, cela fourmille de nuances et de détails.
La batterie occupe une place cardinale dans la musique d'Ahasver, comme le vent façonne un océan dont les colères qui succèdent aux accalmies. En parlant de colère, il y a une bonne quantité de blasts aussi violents que variés, dans pas mal de morceaux ("
Peace", "
Kings" et surtout "Wrath" sont bien fournis de ce coté-là), qui se conjuguent avec des riffs en retranscrivant une furie de psychopathe.
La furie se déchaîne plus encore sur "
Path", qui alterne blasts, speederies aplatissantes sur des accords d'obédience black pour faire bonne mesure. Le travail produit par Théophile Astorga est intense sur les fûts avec une pelletée d'idées à chaque morceau, comme ce pattern qui tourne comme un roulement avec en dessous de la double grosse caisse, qui rend le refrain de "
Path" délicieusement bordélique.
Le groupe se pose tout de même sur "
Sand", qui lorgne vers le psychédélique, mais sans fuzz de stoner. Il semble sur le point d'exploser à chaque seconde, et se résigner à une rage désespérée et impuissante. Cette composante planante, atmosphérique est aussi présente par touches sur d'autres titres, et renforce l'aspect mythologique de la musique d'Ahasver, particulièrement sur la dernière partie de l'opus. "
Kings", imposante pièce de neuf minutes, se termine d'ailleurs ambiant et bruitiste, avec un sample de voix froide et moderne qui fait fuir ce périple mythologique vers le futur.
Le chant de Nicolas Bastide serait un hybride entre le growl de Joe Duplantier et les cris rauques d'un Jaz Coleman : cette fragrance de
Killing Joke rend les tableaux encore plus inquiétants (le refrain de "Tales"). Il ne semble ne pas s'interdire quoi que ce soit : sur "
Fierce" les couplets sont même parlés, presque rappés, virant sur le growl vers la fin. La touche Gojiresque se retrouve surtout coté screams /growls modulés, où se superposent des couches de chant plus clair, en particulier sur les refrains. Ceux-ci sont très travaillés dans la forme, mélodiques et aisément mémorisables.
La basse est fat à souhait et bien définie dans les aigus. Elle est bien présente dans le mix et dans les compositions ; dans "
Kings" par exemple, elle joue quasiment à égalité dans le contenu avec les guitares, le morceau aurait été composé à la quatre cordes que ça m'étonnerait à peine. Au final, on pourrait dire que chaque instrument occupe une place essentielle.
"
Causa Sui" est un album dense, intense et exigeant, exécuté avec maîtrise, où Ahasver semble avoir fait tout ce qui lui passait par la tête sans chercher à suivre les autoroutes du metal. On a à la fois l'impression de quelque chose de très énergique et séminal, tout en étant pensé et écrit avec précision. Et pour ne rien gâcher, s'il sait capter l'auditeur à la première écoute, son sens du détail le rend hautement réécoutable. Une belle surprise !
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