Pour peu que l'on s'intéresse à la scène progressive française à tendance metal, il y a de fortes chances que l'on ait déjà entendu parler du groupe
Wedingoth. Malgré une notoriété qui se fait encore désirer, le combo lyonnais n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un groupe débutant. Il fête ses dix ans cette année, célébrés par un troisième album sorti il y a quelques mois. Les deux premiers opus,
Candlelight et
The Other Side avaient dévoilé des choses très intéressantes, donnant tout son sens à l’éclectisme dont le groupe se revendique. On naviguait alors dans des eaux résolument progressives, entre metal et rock, et fortement mélodiques. Malheureusement, au cours de ce parcours
Wedingoth a subi de nombreuses défections et les changements de line-up qui en résultent : Steve Segarra (guitare, growls, chœurs) en est le dernier membre d'origine. Il s'agit d'ailleurs du premier album avec
Wedingoth pour les trois autres musiciens.
Alone in the Crowd sort donc début octobre 2016, en auto-production, mais distribué par les bons soins de Dooweet agency. La malédiction ne semble pas s'arrêter pour
Wedingoth, puisqu'à quelques jours de la sortie, c'est la chanteuse Maud qui rend son tablier. Elle est remplacée au pied levé par une certaine Céline Staquet dont on ne sait pas grand chose, pour la série de concerts qui s'ensuit.
La pochette, d'emblée, interpelle.
Pas que je la trouve spécialement belle (encore qu'elle rappelle le très bon
Gretchen Goes to
Nebraska de
King's X), mais on devine une signification profonde : le pourtour noir évoque inévitablement le deuil, sensation validée par la présence de dates sur le cadre, ainsi que le paysage fortement contrasté qui est représenté à l'intérieur. On croirait voir un petit cadre posé en souvenir sur une pierre tombale. Notons également qu'à la fin du clip promotionnel The
Painter figure la mention suivante « En mémoire de Noly Segarra », suivie des mêmes dates que sur la pochette. Pourtant, nous n'en saurons pas vraiment plus. Le groupe déclare sobrement que l'album raconte l'histoire d'une personne ayant subi un choc émotionnel, la coupant du monde, allant à travers ses tourments, jusqu'à la lumière salvatrice. Des thématiques courantes dans le metal progressif (voir
Pain of
Salvation,
Ayreon), mais il se pourrait qu'elles prennent ici une dimension d'hommage, et/ou autobiographique.
Musicalement,
Alone in the Crowd reste dans la lignée des deux premiers opus : les tonalités sont très variées, passant de la grandeur symphonique à des moments calmes et plus intimistes, sans oublier des épisodes plus énervés et incisifs. Un résumé à l'image du titre When World Collapses, probablement l'un des meilleurs moments du disque.
Wedingoth ne lésine pas sur les morceaux à tiroirs, qui justifie bien son appellation progressive, côtoyant souvent les dix minutes. Le groupe s'offre aussi des compositions plus simples et directes. The
Painter en est un bon exemple, mais malheureusement le titre ne décolle jamais vraiment, malgré des sympathiques soli et un clip bien réalisé qui le met en valeur. On retiendra le très beau Evolat, avec sa petite mélodie terriblement accrocheuse.
Mais rapidement, à l'écoute de l'album, les obstacles s'accumulent. Dès le début, l'intro ...---... (SOS en morse) laisse circonspect par son quasi-vide ; elle ne dure pourtant qu'à peine plus d'une minute. L'ennui pointe plusieurs fois son nez, notamment sur la ballade Sing the
Pain, bien trop conventionnelle pour rester en mémoire. Le titre final
Alone in the Crowd Part 2 s'étend lui sur des longueurs fort peu nécessaires. Mais aussi, l'éclectisme et la variété voulue des compositions montre ses limites : à vouloir trop en faire, l'auditeur se retrouve bien souvent en panne de repères. En témoigne le morceau
Beyond Their
Lies, qui débute sur un riff tout à fait doomesque, mais qui s'enfonce quelques minutes plus tard dans des mélodies arabisantes sorties de nulle part (même si ce n'est pas la première fois que
Wedingoth donne dans l'oriental). Dans un style proche,
Wedingoth a un peu les mêmes défauts qu'
Asylum Pyre récemment, à savoir beaucoup d'idées, mais pas toujours bien assemblées, et qui nuisent à la cohérence de l'ensemble. Terminons cette charge critique en évoquant la production : elle peut être considérée comme correcte pour une autoprod (tout le monde n'a pas les moyens de se payer Jens Bogren), mais pour un troisième album on attendait un peu d'améliorations. La batterie notamment manque sévèrement d'impact.
Mais à l'opposé de tous ces défauts pointés,
Alone in the Crowd reste une œuvre sérieuse, jouée par des musiciens talentueux : les soli qui parsèment l'album, ou encore les diaboliques lignes de basse sur
Beyond Their
Lies sont là pour vous en convaincre. On ne pourra que regretter ensuite le départ de la chanteuse Maud Hernequet, tant elle délivre ici une prestation redoutable. Elle permet au passage de tordre le cou à tous les clichés sur cette fausse catégorie qu'est le ''metal à chanteuse'', puisqu'on est ici bien loin des groupes à chant lyrique qu'on a en tête.
Pour un troisième album, ce n'est pourtant pas celui qui permettra à
Wedingoth d'accéder à la cour des grands. Trop de défauts sont rédhibitoires, et empêchent de garder un souvenir impérissable de cet opus. La principale cause est sans aucun doute le trop plein d'idées et leur mauvais agencement, même si dans l'absolu l'éclectisme ne rend pas un album mauvais, et c'est souvent même le contraire. Et d'un autre côté, ce
Alone in the Crowd comporte de très agréables moments, qui prouvent la vitalité d'une scène metal progressive française qui tente des nouvelles choses, aux côtés des Irradiance,
Asylum Pyre,
Lux Aeterna, ou encore des grenoblois d'
Amon Sethis.
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