Avec le nombre indécent de sorties d'albums qui tombent chaque mois, trouver une pépite qui ne ressemble pas à cinquante autres devient de plus en plus ardu, d'autant plus que le niveau qualitatif des prétendants est de plus en plus élevé. Il est loin, le temps où l'émergence d'un nouveau groupe français était un évènement. A notre époque, c'est souvent le hasard du scrolling sur une appli qui fait tendre l'oreille ; Dès que j'ai entendu le titre "
Drowned" sur tutube, incroyablement riche mélodiquement, avec des accords improbables, ça m'a accroché tout de suite.
Erebe, quintet originaire de Poitiers, est apparu en 2019, et a trouvé le moyen de signer chez
Silent Future Recordings (Wittgensteins Dödslängtan,
De Arma,
Kraken Duumvirate), jeune label suédois sous la coupe de Nordvis, désirant se diversifier vers le metal progressif. Ce premier opus "
Aeon" a été enregistré et mixé par Benjamin Bert, et un guest de compet', Luc Lemay de
Gorguts, a posé ses growls sur le morceau "The Collector". Quant à l'artwork, aussi intriguant que flippant, il est signé Simon Fowler, qui a notamment travaillé pour
Sunn O))). Les fées semblent donc veiller avec bienveillance sur la naissance de ce joli bébé…
Et pour un premier album, la maturité qui se dégage de la musique des poitevins est surprenante. De même, il bénéficie d'une production exemplaire, qui rend justice à chaque instrument. Vu le nombre de couches qui s'enchevêtrent, avec pléthore d'effets, et des instruments additionnels comme des synthés, ou du saxophone (joué par Lili Gomond sur trois titres), ce n'était pas gagné de sortir un résultat aussi détaillé et cohérent.
Erebe se montre rétif a tout collage d'étiquettes, si ce n'est celles de progressif et d'avant-garde. J'ai pensé à
Ihsahn sur "
Drowned",
Extol, ou encore Oceansize. On trouve aussi du sludge, du post rock, et même quelques accents black. Un morceau comme "
Structures" communique à la fois une puissance lourde et un sentiment de sérénité divine. Certains titres jouent avec les dissonances, de manière frontale avec riff moteur de "Solid Sky", ou de manière plus subtile. Erebe s'aventure parfois à superposer des couches qui ne vont pas ensemble harmoniquement ("Solid Sky", "Into the
Earth"), ou mêler des blasts et les harmonies aériennes : on sent de la part des musiciens un plaisir à expérimenter avec les notes entre elles, avec les sons et les textures. Lorsqu'il s'envole vers des territoires éthérés, Erebe joue encore plus sur la richesse mélodique pour désorienter l'auditeur, en lui donnant un avant-goût de paradis. Et il se révèle surprenant, lorsque l'influence de Steve
Wilson se mêle à la lourdeur gutturale du death (avec le concours gracieux de Luc Lemay donc), pour un final à grandiloquent à souhait.
Le niveau technique de chaque musicien a beau être très élevé, c'est la musicalité qui est mise en avant, avec des idées lumineuses et une ambiance bien particulière pour chaque chanson.
Le groupe peut se montrer d'une brutalité froide et mécanique (le début très haché de "Sun Leak"), et se montre très à l'aise pour passer d'un extrême à l'autre, de manière qu'on ne sait jamais à quoi s'attendre, la surprise survenant encore après plusieurs écoutes. L'accordage des guitares de Clément Letard et Augustin Braud est très grave, mais les notes les plus au fond du manche sont utilisées avec parcimonie, de sorte qu'on ne tombe jamais dans une lassitude Djent. Il n'y a paradoxalement pas beaucoup de soli, mais ils sont très bons ("Sun Leak"), ou très perchés comme à la fin de "Into the
Earth". La basse de Maxime Malingre se conjugue bien aux guitares pour participer à la construction mélodique, sans pour autant sonner nasillarde. Derrière les fûts, Quentin Lefèvre a un jeu très complet et juste, et d'une relative sobriété lorsqu'on parle de metal progressif : ce n'est pas plus mal vu la richesse et la complexité des compositions.
Coté chant, dans le registre clair le plus souvent,
Hugo Lavesque serait à mi-chemin entre Daniel Tomkins (
Tesseract) et Peter Espervoll (
Extol). Lorsque ça gueule, on arrive à du fry scream bien vénère, qui souligne l'intensité de certains passages. Les refrains sont volontiers planants avec un gros travail sur les harmonies vocales qui me rappellent celles d'un
Taproot, dans un autre style musical.
Même si le groupe rappelle plusieurs groupes de manière éloignée, il arrive à sonner comme aucun autre, et on a un peu l'impression de découvrir une autre planète, luxuriante et fascinante, où on doit accepter de se perdre. "
Aeon" est un premier essai impressionnant, ambitieux musicalement, et réalisé avec brio. Cela rend assez curieux de découvrir ce que donne le groupe sur scène, et comment diable il va arriver à y retranscrire ce qu'il fait sur disque !
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